Introduction
Le titre de cet ouvrage, je l'ai emprunté au texte
que mon ami Jean Cayrol, rescapé de Mauthausen et poète, a composé pour
Nuit et Brouillard, le film d'Alain Resnais, dont j'eus l'honneur d'être,
avec Henri Michel, sous l'égide du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre
mondiale, le conseiller historique.
De cette collaboration naquit une durable amitié avec
le réalisateur du film et l'auteur du texte. Mieux que moi-même, ce dernier
sait ce qui fut révélé au monde « quand les alliés ouvrirent les portes,
toutes les portes. ».
Ils découvrirent et firent connaître une réalité plus
sombre que tous les pronostics, des statistiques plus écrasantes que nos
conjectures les plus pessimistes. Pour le XXe anniversaire
de la libération des camps, de leur découverte, j'ai tenté de recréer
au jour le jour ce qui se passait dans les camps entre la libération de
Paris et la fin de la guerre : neuf mois mortels, neuf mois pendant lesquels
les familles des déportés vivaient sur deux plans : la fin de l'occupation,
la fin de la clandestinité, le bonheur de ne plus avoir rien à craindre
personnellement - altéré par l'angoisse de l'ignorance.
Sauf de rares et sibyllins messages, sauf quelques nouvelles
inquiétantes transmises par la radio de Londres, on ignorait tout de la
réalité et de la dimension concentrationnaires. L'avance des troupes alliées
en Allemagne, c'était un gage d'espoir, elles allaient ouvrir les camps.
Mais qu'y trouveraient-elles ?
Dès la fin d'août 44, Henry Frenay, le fondateur du
mouvement Combat, nommé dans le gouvernement d'Alger en 1943 ministre
des Prisonniers, Déportés, Réfugiés, installe son ministère avenue Foch
dans un ensemble d'appartements où avaient sévi les services allemands
et la Gestapo.
Dès la fin d'août 44, à la demande d'amis de la Résistance,
j'entrais dans ce ministère au Service de l'état civil - en attendant
la rentrée des classes, puisque je comptais me consacrer de nouveau à
l'enseignement de l'histoire. Les événements en décidèrent autrement.
Mes amis pensaient que ma formation d'historienne et
les recherches que j'avais faites en 1940 au Centre d'information sur
les prisonniers de guerre installé aux Archives de France m'aideraient
dans ma tâche : la localisation et la recherche des déportés. La tâche
se révéla douloureuse et passionnante. De la géographie des camps, nous
ignorions tout, sauf quelques noms.
Sur les registres, sur les fiches retrouvées, seuls
étaient indiqués, à côté des listes alphabétiques des « condamnés sans
jugement », la prison, le camp de transit en France, Compiègne ou Drancy.
La piste s'arrêtait là.
J'ai donc raconté dans ce livre comment nous avons
tenté de la prolonger, comment nous avons créé, dans le vide et dans l'espoir,
un Service de recherches des déportés, avec Evelyne Garnier, la nièce
de Jacques Maritain et Andrée Jacob, cousine du poète mort à Drancy.
Pour les prisonniers de guerre, au cours de la Première ou de la Deuxième
Guerre mondiale, des contacts avaient pu être établis grâce aux organismes
de la Croix-Rouge. grâce aux stipulations des conventions internationales.
Mais celles-ci ne couvraient pas les déportés. Ils étaient des hors-la-loi,
für Vogel frei (*), comme dit la locution allemande. Le mystère
de leur sort faisait partie du système.
Où, comment les chercher ?
Les premiers mois de la libération, nous nous sommes
attachés à recenser les disparus, à dresser un fichier complet de tous
ceux qui étaient partis, à recueillir toute la documentation permettant
de les situer, le jour où les portes s'ouvriraient. Nous travaillions
au hasard, pendant que mouraient dans des lieux inconnus ceux que nous
attendions. Les pistes que nous avons patiemment suivies ont presque toutes
abouti à des fosses communes, à des champs de cendres.
Nous composions les fiches de recherches avec les indications
des registres de prisons, avec les rares archives allemandes retrouvées
alors, avec des témoignages des libérés des prisons, avec les déclarations
des familles.
Les Croix-Rouges française et internationale nous envoyaient
leurs propres fiches de recherche. Si elles avaient eu accès dans quelques
camps, elles n'avaient jamais dépassé le bureau du commandant, ou quelque
baraque modèle. On avait montré les plates-bandes de fleurs à Auschwitz,
mais on avait soigneusement laissé ignorer Birkenau et ses chambres à
gaz.
Interroger les officiels allemands prisonniers ? C'était
la tâche des services de recherches des crimes de guerre. Nous avons travaillé
avec eux, mais ceux que l'on recherchait étaient toujours dans une prison
dont l'accès était refusé, ou dans des camps de prisonniers de guerre
en Angleterre, inaccessibles ou muets, sans mémoire.
J'ai donc tenté, dans la première partie, de faire le
point de ce que nous savions, de ce que nous imaginions et de ce qui se
passait dans la réalité des camps, dans la réalité des pays occupés.
Je demande au lecteur la traversée d'une zone d'ombre
trouée de quelques révélations sinistres : les découvertes faites dans
le Struthof libéré, plus encore les témoignages des premiers déportés
rapatriés d'Auschwitz en février et mars 1945.

La recherche sur archives ou sur présomptions est devenue
une recherche sur place dès la libération des camps, lorsqu'on a pu partir
« là-bas », voir et comprendre alors pourquoi si rares se comptaient les
rescapés.
Comme le phénomène concentrationnaire est international, comme les camps
ont brassé une population de millions de matricules ressortissant à vingt
et un pays différents, je me suis efforcée de ne pas adopter un point
de vue strictement français : on ne comprend rien à l'histoire des camps
si on l'étudie d'un point de vue purement national. Aussi trouvera-t-on
dans ce livre l'évocation de visages belges ou autrichiens, polonais ou
hongrois, italiens, allemands ou soviétiques dont les destins ont côtoyé
celui des déportés français. Aussi tous ceux qui, quelle que soit leur
nationalité, ont connu la mort concentrationnaire à plus ou moins bref
délai hantent ce livre : le résistant français ou le petit enfant juif
de Budapest, la sur de Freud ou l'historien belge, le communiste
ou le hobereau allemand, ou Miléna l'amie de Kafka, l'officier soviétique
ou la supérieure du couvent de Lyon, la partisane yougoslave, le policier
danois, l'étudiant norvégien, la princesse royale italienne... ou le républicain
espagnol. Tous, dans les camps, ont dû abdiquer classe sociale, fortune,
culture, honneurs et privilèges, pour être réduits à l'homme nu.
Il en est quelques-uns qui ont bien supporté l'épreuve.
Pour paraître clair aux yeux de ceux qui n'attendaient
personne il y a vingt ans, ou n'étaient pas encore nés, il aurait fallu
que ce livre fût composé de deux parties : la première sous le signe de
l'ignorance totale, jusqu'à la libération du Struthof, plus encore jusqu'au
retour des premiers rescapés d'Auschwitz. La deuxième aurait été consacrée
à la découverte de la concentration et au retour. Construction plus claire
peut-être, mais trahissant toutefois la réalité, car certaines parcelles
de vérité, certain remous d'horreur sourdait des camps, même lorsque nous
ne savions rien. C'est pourquoi j'ai souvent placé en regard, ce que nous
imaginions et ce qui se passait dans la réalité, à Buchenwald ou à Athènes,
à Auschwitz et à Berlin, à Flossenburg ou à Prague.
A partir des premiers retours en février 45, j'ai essayé
de montrer la stupeur des gens « normaux » non initiés découvrant que
le mot « sélection » avait pris un sens bien particulier, que « crématoire
», « chambre à gaz », faisaient partie du vocabulaire quotidien et, surtout,
que la grande majorité de ceux qui étaient partis ne reviendraient pas.
Dans la dernière partie de l'ouvrage, le contrepoint
de rayons et d'ombres s'efface : les portes des camps s'ouvrent sur des
monceaux de cadavres - des convois entiers ont été dispersés en cendres.
Dans une Allemagne d'apocalypse se hèlent, se cherchent, se fuient, familles
séparées, bourreaux et victimes.
Très vite il a fallu admettre que pour ces retours-là,
les fanfares, les feux d'artifice n'étaient pas de mise,ces retours-là
charriaient trop de douleurs, ils évoquaient trop de visages à jamais
disparus.
J'ai tenté de traduire les recherches balbutiantes
à travers les archives et les routes d'Europe, l'incohérence des itinéraires
des derniers exodes, la stupéfaction des revenants devant un monde qui
ne les reconnaissait pas et auquel ils ne parvenaient pas à communiquer
la révélation qu'ils avaient subie - un monde qui depuis neuf mois avait
émergé de l'occupation, mais collait encore à la peau, à l'âme des déportés.
Cette incompréhension, ce hiatus entre leur vie d'avant et le retour,
entre les préoccupations de ceux qui les accueillaient et leur dégoût,
leur faiblesse, cette avalanche de découvertes faites en quelques mois,
tel est le matériau de ce livre. J'ai essayé de recréer l'atmosphère de
ces mois-là quand nous espérions retrouver des vivants. Des listes de
libérés c'était un grand espoir, une masse d'attente comblée, mais la
mort allait souvent plus vite que le retour .
J'ai essayé de retrouver l'image et l'itinéraire de
tous ceux que nous cherchions et qui ne sont pas revenus, le souvenir
aussi d'une douloureuse attente pour des millions d'êtres à travers le
monde, pour lesquels la libération sans les retours attendus apparaissait
la plus amère des dérisions.
L'ouvrage comporte quatre parties, quatre saisons.
Chacune a sa couleur. Le bel été de la libération, c'est
le temps des derniers départs. Dans les brouillards de l'automne, tandis
que s'accumulent les signes du déclin du IIle Reich, on intensifie les
rythmes du travail et les rythmes de la mort dans tous les camps.
Avec l'hiver, avec l'avance des Russes en Pologne, et
l'évacuation d'Auschwitz, commence l'horreur des convois sous la neige,
des trains de cadavres: la pire saison de ces temps-Ià s'il n'y avait
la dernière, le printemps de la libération des camps, mais aussi des exterminations
massives, des ravages du typhus et de la faim - le printemps des maigres
retours.
Quatre saisons, neuf mois, une sorte de fugue où toutes
les voix se transmettent le thème de la recherche et de la mort, avant
de l'entonner toutes ensemble, quand on débouche sur les charniers d'avril
et de mai.
Avec l'afflux des survivants à Lutétia en avril et mai
45 il a fallu admettre que des squelettes peuvent marcher, découvrir une
nouvelle géographie, un nouveau vocabulaire.
Ceci se passait il y a vingt ans, avant que les récits,
les films, les romans, les pièces aient quelque peu sensibilisé l'opinion.
Cela se passait quand on ignorait encore les dimensions de la réalité
concentrationnaire, quand chaque récit de torture et de mort apparaissait
comme une marque de cruauté individuelle, pas comme le fruit d'un système.
De la libération des camps nazis, de la découverte du
système concentrationnaire auquel nul autre, sous n'importe quel ciel,
à n'importe quelle autre époque de l'histoire ne peut être comparé, naquit
une nouvelle dimension de la conscience humaine, un nouveau vocabulaire.
Le système concentrationnaire nazi garde à tout jamais une originalité
spécifique. Le Mal, l'Horreur ont cessé d'être épisodiques pour s'inscrire
dans la vie quotidienne, mais aussi dans un système rationnel d'extermination.
La libération des camps, on pourrait dire qu'elle a
fait sinistrement reculer les limites de la connaissance.

C'est le sentiment des libérateurs et des libérés que
j'ai tenté de traduire, le contrepoint de douleur et d'espoir, des recherches
balbutiantes et de la découverte, le bonheur tragique des retours et des
attentes au-delà de tout espoir.
Il ne s'agit nullement d'une étude historique qui constituerait
l'un des chapitres de la thèse de doctorat que je poursuis, mais simplement
de la découverte au jour le jour, d'août 1944 à mai 1945, de la réalité
concentrationnaire.
En écrivant ce livre, je pensais à tous ceux que j'ai
connus, dont je n'arrive pas à faire coïncider le visage de l'étudiant,
du musicien, de la fiancée, avec le déporté résistant ou politique, avec
le « Mort pour la France » qu'ils sont devenus. Je n'ai pas pu les citer
tous, et pourtant je me sens coupable envers tous ceux que j'ai l'air d'avoir
omis, et dont le souvenir hante ces pages.
Les ombres qui m'ont poursuivie, les vivants que j'ai
accueillis, dont j'ai recherché les témoignages ou étudié les souvenirs,
je les ai désignés par leur nom véritable. Ils me l'ont permis. Lorsque
j'emploie les initiales, elles sont souvent fictives: il peut s'agir d'épisodes
que j'ai tenu à signaler, sans avoir réussi à joindre ceux qui en furent
les acteurs. Mais il m'a fallu aussi, parfois, déguiser des noms de vivants
pour ne faire de peine à personne, pour ne pas réveiller de vieilles querelles
ou ouvrir la voie à de haineuses polémiques.
Quand les Alliés ouvrirent les portes, ils ne purent compter
que les morts des derniers jours.
Je voudrais que ce livre rappelât le souvenir de tous
ceux que nous avons attendus, le souvenir des millions de victimes appartenant
à vingt et une nations, que le système concentrationnaire a effacés du monde
et souvent, trop souvent, du cur des vivants.
Olga WORMSER-MIGOT
(*). « Libres pour les oiseaux. »
OLGA WORMSER-MIGOT
est née à Nancy de parents russes. Etudes au Lycée Fénelon, dans la « Khâgne
» de Henri IV, en Sorbonne (licence et diplôme d'Etudes supérieures d'Histoire).
Elle est mariée au Dr. André Migot.
Après quatre ans de professorat, elle crée à la Libération,
au Ministère des Prisonniers et Déportés, le Service de recherche des Déportés,
et effectue de multiples missions (Suisse, Allemagne, Pologne, etc). Attachée
durant plusieurs années au Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale,
elle reste membre de sa Commission d'Histoire de la Déportation.
Conseiller historique de « Nuit et Brouillard» et co-auteur de « Tragédie
de la déportation .».
Actuellement,(*) elle dirige à l'Institut Pédagogique
National la section d'Education comparée et achève une thèse de doctorat
d'Etat sur « le système concentrationnaire nazi »
(*) Ecrit en 1965
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