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Quand les alliés ouvrirent les portes

Olga WORMSER - MIGOT

 

 

QUAND LES ALLIES OUVRIRENT
LES PORTES

 

 

Editions Robert Laffont
1965 - 334 pages

 


Table des matières

INTRODUCTION . . . . . . . . 11

Première partie : - ETE . . . . . . . . 21
Le mois des derniers départs. - Les lendemains. - A Prague l'an dernier. - En Pologne. - La fin des conjurés du 20 juillet. - Des messages, des charniers. - Là-bas. - Quelque part en Europe. - Le vilain petit canard. - A Varsovie... - Qui ? - Le bois du chêne de Grethe. - Toute une humanité en miniature. - On dit... - Le dernier convoi de Loos-lez-Lille. - Colchiques dans les prés fleurissent, fleurissent. - Un traître. - Ne rien laisser au hasard. - « Il doit être exterminé ». - Un savant. - Apprentissage. - Que font-ils ? - Quel étrange début d'automne libéré. - Le moral de l'armée allemande. -- Opération Kugel. - Je ne suis qu'un témoin. - Se racheter.

Deuxième partie : - AUTOMNE . . . . . . . . 53
Ephéméride. - Un coin de vacances. - Révolte à Auschwitz. - Les violons des tziganes. - La solution finale de la question juive. - Comment pouvaient-ils ? Action de la résistance clandestine. - La menace. - Le 7 octobre. - Une victoire. - Je travaille de mon métier. - Le vent de la déroute. - Sept fils. - Repli stratégique. - Air de Paris. - Fichiers. - Un « suicide ». - Les tractations de la dernière chance. - Un chandail. - Deux pains. - Comment on devient solitaire. - Une « inquiétude métaphysique ». - Terre brûlée. - Tirer son épingle du jeu. - Les planches de Chateaubriant. - Seul au monde. - Morts du typhus. - Le plus légalement du monde. - Colmater les brèches. - Tunnel. - Le sens de la réalité. - A voir des nouvelles. - Convoi vers l'Est. - Opération-foin. - Nocturne. - Le ghetto mort. - Jolies filles. - In memoriam. - Le malade imaginaire. - Dépôt. - La muraille de Chine. - L'action publique est éteinte. - Comme s'ils n'avaient jamais existé. - Ça va mal. - Oh ! to be in Canada. - La vie quotidienne. - Trente-six cercueils. - Signalements. - Paix sur la terre. - Sans doute déportés. - O Tannenbaum. - Noël 1944. - Une tranche de saucisson. - Primes. - Un mariage. - Des justes. - Au-dessus de la mêlée.

Troisième partie : - HIVER . . . . . . . . 107
Les mots les plus courants. - Vers Berlin. - Un manuel d'histoire. - Messe interdite. - La dernière carte. - On évacue. - Transports. - Les spécialistes. - Le faux toit. - Les valides. - Ceux qui restent. - Ruski ! - Morts sans histoire. - Dans la nuit des camps. - Une place au soleil. - Projets. - Leurs dépouilles en tonnes. - Ceux de Rawa-Ruska. - Un miraculé. - Des preuves. - Stocks. - Ewa. - Conversation mondaine. - Fatalité. - Résurrection. - Evasion massive. - La fin des « lapins ». - Un nazi. - La soupe. - La panique et la haine. - Un roi mage. - Les lois de la guerre. - La mode. - Très sport. - Camp de convalescence. - Photos. - Des bruits. - Le beau voyage. - Mission à Genève. - Le palais de Dame Tartine. - Administration. - Citoyenneté allemande. - Pénurie. - Poids mort. - J'ai vu. - Tractations. - Tante Emilie. - Refus d’obéissance - Bûcheronnes – Nous n’irons plus au bois - Mineur – Barbe bleue - La fille de l’air - Le premier jour du printemps.

Quatrième partie . - PRINTEMPS . . . . . . . 161
Avis. - Les jeux sont faits. - Good day. - Ordre du Führer. - Himmler a-t-il donné des ordres ? - Ode funèbre. - Un petit enfant. - Ne m'oublie pas. - Des spectres. - Manger. - Epouillage. - Allée 50, Carré 12. - Les condamnés de la dernière heure. - Ils rentreront un jour. - Vienne au combat. - Cigarette. - Le bataillon de Buchenwald. - Préparation militaire. - Branle-bas de combat. - Ils sont très contents. - Rentrer à la maison. - Saints de bois. - Après. - La longue marche. - La fille de Mme R... - Le statut du combattant. - Ouvrier de la onzième heure. - La mère de Zoia. - Partisans. - Pas de mots. - Brasier. - Opération dangereuse. - La chance. - Létitia. - Vidal. - Nativité. - Dialogue pour initiés. - La clé des champs. - Le joueur d'échecs. - Des vitamines. - L'abandon. - Quatre camions bleus. - Un pot de miel. - A bout de patience. - Trop faible. - Vous ne comprenez rien. - Pourquoi mourir. - Dernière rencontre. - Effondrement. - Jusqu'au bout. - Revenants. - Trouble-fête. - Petite anthologie de la mort. - Trains-fantômes. - Une bibliothèque. - La douche. - Le grand maître de l'euthanasie. - Le mois des exécutions. - Ils tombaient. - Le camp des hommes. - Le plus mystérieux des camps. - Questions. - Chantage. - Le bruit court... - Le plus important. - La paille et les poux. - Testament. - Typhus. - Er ist tot. - Buts de guerre. - Plus jamais peur - Cinq inconnues. - La plus belle ville du monde. - Anecdotes... - Les exilés. - Vaihingen. - On n'en serait pas là. - Retour. - Enigme. - La recherche des doryphores. - Retrouvailles. - Escamotage. - Une phrase. - Le sabbat. - La fin de l'exil. - Haines. - Cap Arcona. - Des soldats kaki. - Une Marseillaise. - Plus rien. - Barricades. - Sans profession. - J'accepte le risque. - Ingénieur technique de contrôle. - Heil Krupp. - La fin de Vlassov. - Le lac. - La sagesse des nations. - Faiblesse généralisée. - Je ne suis pas le seul. - Mission à Belsen. - Jour V. - Colonel Bramble. - Un squelette de ville. - Tour de Babel. - Werwolf. - Mort à Stalingrad. - Prison modèle. - Bulldozer. - La fin des S.S. - Des chiffres sur une ardoise. - Enlèvement. - Tu te rappelles. - Alors nous marcherons... - L'hôte de Schonbrunn. - Ceux qui attendent toujours. - Listes. - Convoi de travailleuses. - Pourquoi pas ? - Deuil. - Tu es immortel. - Mirages. - Madame S. - Un Corot. - La tapisserie de Bayeux. - A vos ordres. - Enfantines. - Il a bien fallu. - Rendez-vous. - De l'espoir. - Plus jamais de libération. - Une ombre parmi les ombres.
 
EN GUISE DE CONCLUSION . . . . . . . 307
 
Rapatriement terminé.
 
LEXIQUE DES NOMS PROPRES ET DES NOMS DE CAMPS ET DE KOMMANDOS. . . . . . 321
BIBLIOGRAPHIE . . . . . . . 333



4° de couverture

COLLECTION : "L'HISTOIRE OUE NOUS VIVONS"

   A partir d'août 1944, la libération de la France et, de mois en mois, des pays d'Europe occupée, laissait prévoir à plus ou moins longue échéance, l'effondrement du nazisme. On commençait à dresser le bilan des victimes de l'occupation, à prévoir le retour de ceux que le nazisme avait expédiés au-delà du Rhin, du Danube, de la Vistule, parce qu'ils luttaient contre lui, ou parce que les « grands aryens blonds » les jugeaient indignes de vivre « pour cause d'infériorité raciale ».
   Mais en ces premiers mois d'euphorie mitigée, nul n'imaginait l'horreur ou les dimensions du système concentrationnaire, ni le sens véritable de la « solution finale ».
   C'est à cette découverte des deux créations les plus caractéristiques du Ille Reich que nous convie Olga Wormser-Migot, une des meilleures spécialistes du système concentrationnaire nazi. De façon saisissante, elle évoque les craintes et les espoirs des familles aux aguets dans toute l'Europe, ignorant le sort véritable de ceux qui, pour la plupart, ne combleraient jamais cette attente.
   Dans cette fresque tragique, apparaissent longuement ou par éclairs des visages anonymes ou illustres, représentant vingt-deux nations, non pas, sauf exception, des héros ou des saints, mais des hommes, des femmes qui, dans le cloaque des camps, ont tenté de préserver l'humain en eux, et ces hommes, ces femmes, ces enfants auxquels on n'a pas laissé le temps de lutter, engloutis dans le plus gigantesque « massacre des innocents » qu'ait connu l'Histoire.
  Fresque tragique, mais sans complaisance à l'horreur , bien que, parsemée de vivants, elle soit dédiée aux ombres de ceux qui, par millions, ne sont pas revenus.


Introduction

   Le titre de cet ouvrage, je l'ai emprunté au texte que mon ami Jean Cayrol, rescapé de Mauthausen et poète, a composé pour Nuit et Brouillard, le film d'Alain Resnais, dont j'eus l'honneur d'être, avec Henri Michel, sous l'égide du Comité d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, le conseiller historique.
   De cette collaboration naquit une durable amitié avec le réalisateur du film et l'auteur du texte. Mieux que moi-même, ce dernier sait ce qui fut révélé au monde « quand les alliés ouvrirent les portes, toutes les portes. ».
   Ils découvrirent et firent connaître une réalité plus sombre que tous les pronostics, des statistiques plus écrasantes que nos conjectures les plus pessimistes. Pour le XXe anniversaire de la libération des camps, de leur découverte, j'ai tenté de recréer au jour le jour ce qui se passait dans les camps entre la libération de Paris et la fin de la guerre : neuf mois mortels, neuf mois pendant lesquels les familles des déportés vivaient sur deux plans : la fin de l'occupation, la fin de la clandestinité, le bonheur de ne plus avoir rien à craindre personnellement - altéré par l'angoisse de l'ignorance.
   Sauf de rares et sibyllins messages, sauf quelques nouvelles inquiétantes transmises par la radio de Londres, on ignorait tout de la réalité et de la dimension concentrationnaires. L'avance des troupes alliées en Allemagne, c'était un gage d'espoir, elles allaient ouvrir les camps.
Mais qu'y trouveraient-elles ?
   Dès la fin d'août 44, Henry Frenay, le fondateur du mouvement Combat, nommé dans le gouvernement d'Alger en 1943 ministre des Prisonniers, Déportés, Réfugiés, installe son ministère avenue Foch dans un ensemble d'appartements où avaient sévi les services allemands et la Gestapo.
   Dès la fin d'août 44, à la demande d'amis de la Résistance, j'entrais dans ce ministère au Service de l'état civil - en attendant la rentrée des classes, puisque je comptais me consacrer de nouveau à l'enseignement de l'histoire. Les événements en décidèrent autrement.
   Mes amis pensaient que ma formation d'historienne et les recherches que j'avais faites en 1940 au Centre d'information sur les prisonniers de guerre installé aux Archives de France m'aideraient dans ma tâche : la localisation et la recherche des déportés. La tâche se révéla douloureuse et passionnante. De la géographie des camps, nous ignorions tout, sauf quelques noms.

   Sur les registres, sur les fiches retrouvées, seuls étaient indiqués, à côté des listes alphabétiques des « condamnés sans jugement », la prison, le camp de transit en France, Compiègne ou Drancy. La piste s'arrêtait là.

   J'ai donc raconté dans ce livre comment nous avons tenté de la prolonger, comment nous avons créé, dans le vide et dans l'espoir, un Service de recherches des déportés, avec Evelyne Garnier, la nièce de Jacques Maritain et Andrée Jacob, cousine du poète mort à Drancy.
Pour les prisonniers de guerre, au cours de la Première ou de la Deuxième Guerre mondiale, des contacts avaient pu être établis grâce aux organismes de la Croix-Rouge. grâce aux stipulations des conventions internationales. Mais celles-ci ne couvraient pas les déportés. Ils étaient des hors-la-loi, für Vogel frei (*), comme dit la locution allemande. Le mystère de leur sort faisait partie du système.
   Où, comment les chercher ?
   Les premiers mois de la libération, nous nous sommes attachés à recenser les disparus, à dresser un fichier complet de tous ceux qui étaient partis, à recueillir toute la documentation permettant de les situer, le jour où les portes s'ouvriraient. Nous travaillions au hasard, pendant que mouraient dans des lieux inconnus ceux que nous attendions. Les pistes que nous avons patiemment suivies ont presque toutes abouti à des fosses communes, à des champs de cendres.
   Nous composions les fiches de recherches avec les indications des registres de prisons, avec les rares archives allemandes retrouvées alors, avec des témoignages des libérés des prisons, avec les déclarations des familles.
   Les Croix-Rouges française et internationale nous envoyaient leurs propres fiches de recherche. Si elles avaient eu accès dans quelques camps, elles n'avaient jamais dépassé le bureau du commandant, ou quelque baraque modèle. On avait montré les plates-bandes de fleurs à Auschwitz, mais on avait soigneusement laissé ignorer Birkenau et ses chambres à gaz.
   Interroger les officiels allemands prisonniers ? C'était la tâche des services de recherches des crimes de guerre. Nous avons travaillé avec eux, mais ceux que l'on recherchait étaient toujours dans une prison dont l'accès était refusé, ou dans des camps de prisonniers de guerre en Angleterre, inaccessibles ou muets, sans mémoire.
   J'ai donc tenté, dans la première partie, de faire le point de ce que nous savions, de ce que nous imaginions et de ce qui se passait dans la réalité des camps, dans la réalité des pays occupés.
   Je demande au lecteur la traversée d'une zone d'ombre trouée de quelques révélations sinistres : les découvertes faites dans le Struthof libéré, plus encore les témoignages des premiers déportés rapatriés d'Auschwitz en février et mars 1945.

   La recherche sur archives ou sur présomptions est devenue une recherche sur place dès la libération des camps, lorsqu'on a pu partir « là-bas », voir et comprendre alors pourquoi si rares se comptaient les rescapés.
Comme le phénomène concentrationnaire est international, comme les camps ont brassé une population de millions de matricules ressortissant à vingt et un pays différents, je me suis efforcée de ne pas adopter un point de vue strictement français : on ne comprend rien à l'histoire des camps si on l'étudie d'un point de vue purement national. Aussi trouvera-t-on dans ce livre l'évocation de visages belges ou autrichiens, polonais ou hongrois, italiens, allemands ou soviétiques dont les destins ont côtoyé celui des déportés français. Aussi tous ceux qui, quelle que soit leur nationalité, ont connu la mort concentrationnaire à plus ou moins bref délai hantent ce livre : le résistant français ou le petit enfant juif de Budapest, la sœur de Freud ou l'historien belge, le communiste ou le hobereau allemand, ou Miléna l'amie de Kafka, l'officier soviétique ou la supérieure du couvent de Lyon, la partisane yougoslave, le policier danois, l'étudiant norvégien, la princesse royale italienne... ou le républicain espagnol. Tous, dans les camps, ont dû abdiquer classe sociale, fortune, culture, honneurs et privilèges, pour être réduits à l'homme nu.
Il en est quelques-uns qui ont bien supporté l'épreuve.
   Pour paraître clair aux yeux de ceux qui n'attendaient personne il y a vingt ans, ou n'étaient pas encore nés, il aurait fallu que ce livre fût composé de deux parties : la première sous le signe de l'ignorance totale, jusqu'à la libération du Struthof, plus encore jusqu'au retour des premiers rescapés d'Auschwitz. La deuxième aurait été consacrée à la découverte de la concentration et au retour. Construction plus claire peut-être, mais trahissant toutefois la réalité, car certaines parcelles de vérité, certain remous d'horreur sourdait des camps, même lorsque nous ne savions rien. C'est pourquoi j'ai souvent placé en regard, ce que nous imaginions et ce qui se passait dans la réalité, à Buchenwald ou à Athènes, à Auschwitz et à Berlin, à Flossenburg ou à Prague.
   A partir des premiers retours en février 45, j'ai essayé de montrer la stupeur des gens « normaux » non initiés découvrant que le mot « sélection » avait pris un sens bien particulier, que « crématoire », « chambre à gaz », faisaient partie du vocabulaire quotidien et, surtout, que la grande majorité de ceux qui étaient partis ne reviendraient pas.
   Dans la dernière partie de l'ouvrage, le contrepoint de rayons et d'ombres s'efface : les portes des camps s'ouvrent sur des monceaux de cadavres - des convois entiers ont été dispersés en cendres. Dans une Allemagne d'apocalypse se hèlent, se cherchent, se fuient, familles séparées, bourreaux et victimes.
   Très vite il a fallu admettre que pour ces retours-là, les fanfares, les feux d'artifice n'étaient pas de mise,ces retours-là charriaient trop de douleurs, ils évoquaient trop de visages à jamais disparus.

    J'ai tenté de traduire les recherches balbutiantes à travers les archives et les routes d'Europe, l'incohérence des itinéraires des derniers exodes, la stupéfaction des revenants devant un monde qui ne les reconnaissait pas et auquel ils ne parvenaient pas à communiquer la révélation qu'ils avaient subie - un monde qui depuis neuf mois avait émergé de l'occupation, mais collait encore à la peau, à l'âme des déportés. Cette incompréhension, ce hiatus entre leur vie d'avant et le retour, entre les préoccupations de ceux qui les accueillaient et leur dégoût, leur faiblesse, cette avalanche de découvertes faites en quelques mois, tel est le matériau de ce livre. J'ai essayé de recréer l'atmosphère de ces mois-là quand nous espérions retrouver des vivants. Des listes de libérés c'était un grand espoir, une masse d'attente comblée, mais la mort allait souvent plus vite que le retour .
   J'ai essayé de retrouver l'image et l'itinéraire de tous ceux que nous cherchions et qui ne sont pas revenus, le souvenir aussi d'une douloureuse attente pour des millions d'êtres à travers le monde, pour lesquels la libération sans les retours attendus apparaissait la plus amère des dérisions.
   
    L'ouvrage comporte quatre parties, quatre saisons.
   Chacune a sa couleur. Le bel été de la libération, c'est le temps des derniers départs. Dans les brouillards de l'automne, tandis que s'accumulent les signes du déclin du IIle Reich, on intensifie les rythmes du travail et les rythmes de la mort dans tous les camps.
   Avec l'hiver, avec l'avance des Russes en Pologne, et l'évacuation d'Auschwitz, commence l'horreur des convois sous la neige, des trains de cadavres: la pire saison de ces temps-Ià s'il n'y avait la dernière, le printemps de la libération des camps, mais aussi des exterminations massives, des ravages du typhus et de la faim - le printemps des maigres retours.
   Quatre saisons, neuf mois, une sorte de fugue où toutes les voix se transmettent le thème de la recherche et de la mort, avant de l'entonner toutes ensemble, quand on débouche sur les charniers d'avril et de mai.
   Avec l'afflux des survivants à Lutétia en avril et mai 45 il a fallu admettre que des squelettes peuvent marcher, découvrir une nouvelle géographie, un nouveau vocabulaire.
   Ceci se passait il y a vingt ans, avant que les récits, les films, les romans, les pièces aient quelque peu sensibilisé l'opinion. Cela se passait quand on ignorait encore les dimensions de la réalité concentrationnaire, quand chaque récit de torture et de mort apparaissait comme une marque de cruauté individuelle, pas comme le fruit d'un système.
   De la libération des camps nazis, de la découverte du système concentrationnaire auquel nul autre, sous n'importe quel ciel, à n'importe quelle autre époque de l'histoire ne peut être comparé, naquit une nouvelle dimension de la conscience humaine, un nouveau vocabulaire. Le système concentrationnaire nazi garde à tout jamais une originalité spécifique. Le Mal, l'Horreur ont cessé d'être épisodiques pour s'inscrire dans la vie quotidienne, mais aussi dans un système rationnel d'extermination.
   La libération des camps, on pourrait dire qu'elle a fait sinistrement reculer les limites de la connaissance.

   C'est le sentiment des libérateurs et des libérés que j'ai tenté de traduire, le contrepoint de douleur et d'espoir, des recherches balbutiantes et de la découverte, le bonheur tragique des retours et des attentes au-delà de tout espoir.
   Il ne s'agit nullement d'une étude historique qui constituerait l'un des chapitres de la thèse de doctorat que je poursuis, mais simplement de la découverte au jour le jour, d'août 1944 à mai 1945, de la réalité concentrationnaire.
   En écrivant ce livre, je pensais à tous ceux que j'ai connus, dont je n'arrive pas à faire coïncider le visage de l'étudiant, du musicien, de la fiancée, avec le déporté résistant ou politique, avec le « Mort pour la France » qu'ils sont devenus. Je n'ai pas pu les citer tous, et pourtant je me sens coupable envers tous ceux que j'ai l'air d'avoir omis, et dont le souvenir hante ces pages.
   Les ombres qui m'ont poursuivie, les vivants que j'ai accueillis, dont j'ai recherché les témoignages ou étudié les souvenirs, je les ai désignés par leur nom véritable. Ils me l'ont permis. Lorsque j'emploie les initiales, elles sont souvent fictives: il peut s'agir d'épisodes que j'ai tenu à signaler, sans avoir réussi à joindre ceux qui en furent les acteurs. Mais il m'a fallu aussi, parfois, déguiser des noms de vivants pour ne faire de peine à personne, pour ne pas réveiller de vieilles querelles ou ouvrir la voie à de haineuses polémiques.
   Quand les Alliés ouvrirent les portes, ils ne purent compter que les morts des derniers jours.
   Je voudrais que ce livre rappelât le souvenir de tous ceux que nous avons attendus, le souvenir des millions de victimes appartenant à vingt et une nations, que le système concentrationnaire a effacés du monde et souvent, trop souvent, du cœur des vivants.
 
Olga WORMSER-MIGOT

(*). « Libres pour les oiseaux. »


  
    OLGA WORMSER-MIGOT
est née à Nancy de parents russes. Etudes au Lycée Fénelon, dans la « Khâgne » de Henri IV, en Sorbonne (licence et diplôme d'Etudes supérieures d'Histoire).
Elle est mariée au Dr. André Migot.
   Après quatre ans de professorat, elle crée à la Libération, au Ministère des Prisonniers et Déportés, le Service de recherche des Déportés, et effectue de multiples missions (Suisse, Allemagne, Pologne, etc). Attachée durant plusieurs années au Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, elle reste membre de sa Commission d'Histoire de la Déportation.
Conseiller historique de « Nuit et Brouillard» et co-auteur de « Tragédie de la déportation .».
   Actuellement,(*) elle dirige à l'Institut Pédagogique National la section d'Education comparée et achève une thèse de doctorat d'Etat sur « le système concentrationnaire nazi »
  (*) Ecrit en 1965

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