Avant propos
Au milieu du terrain vague, près du concasseur rouillé,
deux jeunes garçons se disputent la commande d'un cerf-volant à entoilage
vert et rouge. Une petite fille, contemplative, est assise sur un monticule
de gravats. Plus loin, deux bicyclettes montent et redescendent une
dune de terre battue.
Louis Deblé s'est arrêté. Lèvres serrées. Poings fermés,
qu'il cache vite au profond de ses poches. Peut-être pour se donner
du courage et surmonter son émotion il se courbe légèrement. Ses yeux
embrassent le décor. Longuement. J'ai l'impression qu'il n'aperçoit
pas les enfants. Sur la gauche, un lotissement : maisons neuves, légères,
bâclées. Tristes « villas » déjà vieilles après leur premier hiver.
Seules les bordures des trottoirs sont en place. Tout le reste n'est
que boue, flaques. Deux, trois jardins utilitaires.
Un homme maigre, en pantalon de treillis bleu,
devant une baraque de bois, lave à seaux d'eau une Volkswagen noire.
Derrière, en fond, la colline. Quelques haies, un platane, une petite
route et là, enchâssée dans un bâtiment lourd, aux douze fenêtres de
façade, la double porte. Double haute porte de bois. Les fenêtres du
rez-de-chaussée ont conservé leurs barreaux.
Louis Deblé s'est avancé : - Il y a des jolis rideaux
aux fenêtres ! Encore deux pas.- C'est une chambre à coucher. Toutes
ces pièces étaient des cellules. Combien d'hommes ont été torturés.
assassinés dans ce bunker. Aujourd'hui, une famille s'est installée.
. . Elle ne sait probablement pas.
Depuis une dizaine de minutes, son visage, sa voix,
sa silhouette se sont transformés. Grave, pâle, défait, muscles noués,
front plissé. Il essuie une larme. Se reprend.
- Cette colline de Gusen, cette porte d'entrée, ce terrain vague où
il y avait autrefois les blocks, enfin tout cela, c'est le paysage qui
est resté définitivement gravé en moi. C'est ce que je dis souvent à
ma femme et à mes enfants. Je n'ai pas besoin de fermer les yeux pour
revoir Gusen. C'est le paysage qui m'est le plus familier.
Gusen. 350 mètres de long sur 150 de large. Trente-sept
mille morts d'avoir trop souffert, trente-sept mille morts de faim,
trente-sept mille morts d'avoir été trop battus.
Nous nous arrêtons devant le mémorial coincé entre
trois murs du lotissement.- Trente-sept mille morts. Et presque personne
ne le sait. Qui connaît Gusen ? Il est vrai que nous ne sommes qu'une
poignée de survivants. Vous voyez ce mémorial ? Tout allait être détruit,
rasé. . . le lotissement. Alors nous avons acheté le terrain sur lequel
se trouvait le crématoire. Nous nous sommes cotisés, d'anciens déportés
français, belges, italiens, pour acheter notre crématoire et nous avons
construit, sur souscription, le mémorial. Et là, à la place du camp,
les gens vivent.
Je vous avoue que j'en suis bouleversé. C'est la troisième
fois que je reviens ici. la première, en 1948, il y avait encore quelques
baraquements, le crématoire dénudé. Il n'y avait pas encore de maisons.
mais un champ de pommes de terre. J'étais avec un de mes amis, rescapé
de Gusen.
Il nous a pris une espèce de rage folle, nous avons
posé la veste et nous nous sommes mis à arracher les pommes de terre.
Je ne sais pourquoi. Une sorte de réaction. . . tellement ça nous paraissait
monstrueux qu'à 10 mètres du crématoire, là où des milliers de gens
sont morts, dans des souffrances atroces. . .
Nous retraversons le terrain vague. Les bicyclettes
poursuivent leur saute-dune. Le cerf-volant rouge et vert a perdu de
l'altitude. La petite fille contemplative se mouche.
Louis Deblé me prend par le bras. - Gusen n'est comparable
à aucun autre camp. . . même au Mauthausen des premières années. Gusen
va au-delà de la folie, de l'horreur. D'ailleurs beaucoup de kommandos
oubliés, inconnus ont dépassé les camps célèbres - Auschwitz, Dachau,
Buchenwald, Ravensbrück - en bestialité, en crimes de toutes sortes.
Curieusement, la majorité de ces kommandos dépendait de Mauthausen.
Voyez-vous, je crois que dans l'Enfer de Dante il y avait neuf cercles
à franchir. . . Gusen fait partie du Dernier Cercle. Oui ! Le Dernier
Cercle !

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