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Dora et déportation

Jean MICHEL & Louis NUCERA

 

 

DORA (Tome 1 & 2)

 

 

 

Editions Famot
1976 - 270 + 301 pages

 

Table des matières

 

TOME 1


Introduction . . . . . . . . 9

1. L'arrestation . . . . . . . . 15
2. Une curieuse soirée . . . . . . . . 29
3. L'antichambre de l'enfer . . . . . . . . . 39
4. Départ pour l'inconnu . . . . . . . . . 54
5. Les cercueils roulants . . . . . . . . . 61
6. Buchenwald. . . . . . . . . 76
7. L'évasion de Mussetta . . . . . . . . . 92
8. Dernières images du bagne . . . . . . . . 108
9. Dora . . . . . . . . 116
10. Premier jour de travail dans l'enfer . . . . . . . . 130
11. La nuit des taupes . . . . . . . . 137
12. On capte la radio anglaise . . . . . . . . 152
13. Et continuellement la faim et la peur . . . . . . . . 166
14. Wernher von Braun . . . . . . . . . 176
15. Rêves d'évasion. . . . . . . . . 196
16. La mort de Max Princet . . . . . . . . 208
17. Les Kommandos du ciel. . . . . . . . . 213
18. L'évasion de Gaston Pernot . . . . . . . . . 223
19. Défi à l'insoutenable. . . . . . . . . 242
20. Résister pour espérer . . . . . . . . 259
 

TOME II

21. Fritz Preul . . . . . . . 9
22. Dans l'attente du soulèvement. . . . . . . . . 16
23. Un bordel à Dora ! . . . . . . . 31
24. La désespérance. . . . . . . . 41
25. L'homme du destin. . . . . . . 48
26. Dans les serres de la Gestapo. . . . . . . 59
27. La prison de Nordhausen . . . . . . . . 83
28. Kammler, Himmler and Co. . . . . . . . 116
29. La corde ou la liberté? . . . . . . . 126
30. Noël en attendant la mort. . . . . . . . 149
31. Un « camp de repos » selon les SS . . . . . . . 153
32. Les Russes suppliciés . . . . . . . 164
33. Le Bunker . . . . . . . 172
34. Le bombardement de Nordhausen . . . . . . . 183
35. De Nordhausen à Paris. . . . . . . . 194
36. Evacuation sur Bergen-Belsen . . . . . . . 222
37. La libération . . . . . . . 238
38. Ceux qui continuaient à souffrir . . . . . . . . 253
39. Le dernier massacre. . . . . . . 272.
40. « A chacun selon son dû » . . . . . . . 279

Avant propos
 

   Le 17 août 1943, la Gestapo me conduisait là où, si le monde a un sens, ce sens m'échappait plus que jamais. Je mesurais 1,79 mètre, pesais 74 kilos; mon pouls devait battre comme bat celui d'un homme normal.
   Le 15 avril 1945, la deuxième armée anglaise libérait des ombres qui avaient vécu de l'autre côté du plausible. Des serviteurs de l'insulte, de la violence, des agonies provoquées et de la mort avaient régné sur des légions de martyrs. Je pesais 41 kilos, mon pouls battait à 16, la température de mon corps était de 41 degrés. Mon coma dura quarante-huit heures. Quand, pour la première fois depuis longtemps, je pris un bain chez moi, ma femme, qui découvrait ma misère physique dans sa nudité, me quitta en hâte. Elle se réfugia dans une pièce, afin que je ne voie pas ses pleurs, n'entende pas ses sanglots. Plus tard, elle m'avoua: « Pendant trois mois, tu sentais le mort. » En dépit des précautions, des conseils de prudence assez bien suivis, le passage de la famine à une nourriture presque normale me donna une jaunisse. Je demandai un miroir. Il renvoya une image de mon visage qui exigeait que le mot jaunisse soit remplacé sur-le-champ, par une adaptation du mot verdâtre. Aux confins de l'épuisement et des nausées, j’entendis le médecin avouer, dans le corridor, à ma femme: « Je ne crois pas que je le sauverai. » Je me redressai et hurlai. Ils accoururent à mon chevet. Je dis, avec toute la véhémence dont je disposais: « Je ne veux pas d'un docteur qui ne croit pas. J'en veux un qui croit, qui mise sur la chance, n'y en aurait-il qu'une, qui dialogue avec cette chance, et qui m'explique, ensuite, pourquoi je m'en sortirai. Un docteur optimiste. » On chercha un docteur nanti de cette qualité.
   Je sais les éternels débats entre optimistes et pessimistes. Ils sont abstraits. Ils meublent des conversations confortables. J'appartiens au premier camp sans vouloir démontrer que, cerné par les privations, la bassesse, l'horreur et le mal, un pessimiste soit désarmé en face d'un tempérament opposé.
   L'instinct de conservation échappe aux dissertations à l'heure du pire. Des sceptiques ou des alarmistes ont-ils survécu à l'enfer ? Sans doute. Mais à chacun son moteur. Le mien est d'espoir. Ma devise ? « Je m'en sortirai ! » C'est ce que je souhaitais que le médecin affirme : ses propos devaient s'accorder avec ce que je ressentais au plus profond de mon être.
   « Je m'en sortirai ! » Cette petite phrase, je me la répétais dans mes coude à coude avec la damnation : contre le mur où j'allais être fusillé ; dans le wagon d'Apocalypse qui nous conduisait à Buchenwald ; dans les ténèbres du tunnel de Dora ; quand nous apprîmes que Himmler ferait assassiner les déportés afin d'effacer les preuves de l'abominable ; au cours des interrogatoires où l'ignominie combattait I'héroïsme, là où le bourreau fourbissait sans cesse de nouvelles armes alors que la victime en était démunie depuis les premiers échanges.

   Qui méconnaît l'irrationnel des êtres ne saura jamais de quelles monstruosités et aussi de quelles prouesses l'homme est capable.
   Aujourd'hui j’approche les soixante-dix ans. Pendant longtemps, je me suis tu. Et soudain, comme si je voulais que le passé s'adresse à l'avenir, j’éprouve le besoin de raconter ce que fut ma vie (et celle de quelques-uns) dans l'industrialisation de l'horreur. Je voudrais poser l'énigme de l'espoir qui lance, dans ses mystères, des défis à l'impossible. Je voudrais dire que la force de résister enfante celle de vaincre.    Durant des mois et des mois, j’ai eu l'impression de savoir ce qu'il adviendrait de nous au royaume de la mort, comme si je vivais la mort et les terreurs qu'elle inspire.
   Pourtant, je ne me suis jamais laissé abattre. Les lueurs de mon étoile perçaient encore les mornes rideaux de brume.
   Il n'est qu'un fanatisme qui convienne : celui du respect humain qui sous-entend que l'on se respecte soi-même. Ce fanatisme s'oppose aux tyrannies d'où qu'elles surgissent, car, dans sa duplicité ou son aveuglement, l'individu se mêle parfois de justifier l'immonde. Foi en la vie, foi en l'homme parce que l'abjection engendre ses contraires, le leitmotiv « Je m'en sortirai », qui est peut-être l'expression la plus audacieuse d'un sentiment d'invulnérabilité : tels furent les atouts qui me permirent de survivre à un des accès de démence parmi les plus violents de l'histoire de l'humanité. Cette aventure de l'espérance dans l'univers du malheur, la voici. Comme on lance une bouteille à la mer...
   Mon livre ne parle pourtant pas que de déportation. Dora, au nom de femme si romantique, ne fut jamais un camp comme les autres. « L'enfer de tous les camps de concentration » , avouera un criminel de guerre nazi. Là n'est pas le seul et vrai problème. Auschwitz, Treblinka, Buchenwald, Dachau : si quelques responsables de ces géhennes ont pu échapper au châtiment, ils restent tous maudits pour l'éternité.

   Il n'en va pas de même pour Dora.
   Des personnages intimement liés à l'existence et au fonctionnement du camp sont aujourd'hui respectés, vénérés, encensés. Une immense conspiration s'est attachée à ce que les deux syllabes de la honte ne viennent pas souiller le culte dont font l'objet ces nouvelles idoles des temps modernes. On a exécuté les bourreaux qui, la schlague à la main, nous faisaient trimer à longueur de journée et de nuit. On a pendu des chefs nazis qui, en plein XXe siècle, ont osé transformer des hommes en esclaves et réinstaller l'enfer sur terre. Mais on a jeté un voile pudique sur le fait - indiscutable, atroce - que cet esclavage, cette somme inouïe de souffrances, de misère et de mort furent mis, à Dora, au service de la fabrication de fusées qui n'ont pas permis à Hitler de gagner la guerre mais qui ont rendu possible plus tard la conquête de l'espace, quand Russes et Américains auront, sans aucune vergogne, récupéré les savants du Reich, de ce Reich promis pour mille ans.
   Les fusées ont été les Pyramides de l'Allemagne hitlérienne. Comme le touriste qui, en espadrilles et en chemisette multicolore, s'ébahit devant le Sphinx, le visiteur de la N.A.S.A. peut admirer aujourd'hui « le musée de l'espace » où, lieu fantastique, s'alignent, telles des flèches pointées vers le soleil, les différents spécimens de « quincaillerie » mis au point par l'équipe de Wernher von Braun : au début de la rangée se dresse l'ancêtre des grosses fusées d'aujourd'hui, des fusées soviétiques comme des fusées américaines : un V2 (1) Mais si le promeneur des bords du Nil peut accorder ne serait-ce qu'une pensée distraite aux milliers de fellahs écrasés sous les blocs de pierre, rongés par les fièvres, abattus sous les coups, le XXe siècle finissant a réussi une performance digne de ses scientifiques hypocrisies : l'admirateur des pionniers de l'espace ne s'imagine même pas, face au V2 exposé au musée de la N.A.S.A., qu'il fut construit à Dora par des cohortes de spectres rayés, pourchassés par des SS ivres de sang.
   Pour moi, pour mes milliers de camarades français, belges, hollandais, russes, tchèques, hongrois, yougoslaves, italiens, polonais et allemands morts à Dora, je me devais de ne pas emporter ce secret dans la tombe.

  (1). James McGovern : La Chasse aux armes secrètes allemandes (Stock).

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