Avant propos
Le 17 août 1943, la Gestapo me conduisait là où, si le monde
a un sens, ce sens m'échappait plus que jamais. Je mesurais 1,79 mètre,
pesais 74 kilos; mon pouls devait battre comme bat celui d'un homme normal.
Le 15 avril 1945, la deuxième armée anglaise libérait
des ombres qui avaient vécu de l'autre côté du plausible. Des serviteurs
de l'insulte, de la violence, des agonies provoquées et de la mort avaient
régné sur des légions de martyrs. Je pesais 41 kilos, mon pouls battait
à 16, la température de mon corps était de 41 degrés. Mon coma dura quarante-huit
heures. Quand, pour la première fois depuis longtemps, je pris un bain
chez moi, ma femme, qui découvrait ma misère physique dans sa nudité,
me quitta en hâte. Elle se réfugia dans une pièce, afin que je ne voie
pas ses pleurs, n'entende pas ses sanglots. Plus tard, elle m'avoua: «
Pendant trois mois, tu sentais le mort. » En dépit des précautions, des
conseils de prudence assez bien suivis, le passage de la famine à une
nourriture presque normale me donna une jaunisse. Je demandai un miroir.
Il renvoya une image de mon visage qui exigeait que le mot jaunisse soit
remplacé sur-le-champ, par une adaptation du mot verdâtre. Aux confins
de l'épuisement et des nausées, j’entendis le médecin avouer, dans le
corridor, à ma femme: « Je ne crois pas que je le sauverai. » Je
me redressai et hurlai. Ils accoururent à mon chevet. Je dis, avec toute
la véhémence dont je disposais: « Je ne veux pas d'un docteur qui ne
croit pas. J'en veux un qui croit, qui mise sur la chance, n'y en aurait-il
qu'une, qui dialogue avec cette chance, et qui m'explique, ensuite, pourquoi
je m'en sortirai. Un docteur optimiste. » On chercha un docteur nanti
de cette qualité.
Je sais les éternels débats entre optimistes et pessimistes.
Ils sont abstraits. Ils meublent des conversations confortables. J'appartiens
au premier camp sans vouloir démontrer que, cerné par les privations,
la bassesse, l'horreur et le mal, un pessimiste soit désarmé en face d'un
tempérament opposé.
L'instinct de conservation échappe aux dissertations
à l'heure du pire. Des sceptiques ou des alarmistes ont-ils survécu à
l'enfer ? Sans doute. Mais à chacun son moteur. Le mien est d'espoir.
Ma devise ? « Je m'en sortirai ! » C'est ce que je souhaitais que le médecin
affirme : ses propos devaient s'accorder avec ce que je ressentais au
plus profond de mon être.
« Je m'en sortirai ! » Cette petite phrase, je me la
répétais dans mes coude à coude avec la damnation : contre le mur où j'allais
être fusillé ; dans le wagon d'Apocalypse qui nous conduisait à Buchenwald
; dans les ténèbres du tunnel de Dora ; quand nous apprîmes que Himmler
ferait assassiner les déportés afin d'effacer les preuves de l'abominable
; au cours des interrogatoires où l'ignominie combattait I'héroïsme, là
où le bourreau fourbissait sans cesse de nouvelles armes alors que la
victime en était démunie depuis les premiers échanges.

Qui méconnaît l'irrationnel des êtres ne saura jamais de quelles
monstruosités et aussi de quelles prouesses l'homme est capable.
Aujourd'hui j’approche les soixante-dix ans. Pendant
longtemps, je me suis tu. Et soudain, comme si je voulais que le passé
s'adresse à l'avenir, j’éprouve le besoin de raconter ce que fut ma vie
(et celle de quelques-uns) dans l'industrialisation de l'horreur. Je voudrais
poser l'énigme de l'espoir qui lance, dans ses mystères, des défis à l'impossible.
Je voudrais dire que la force de résister enfante celle de vaincre. Durant
des mois et des mois, j’ai eu l'impression de savoir ce qu'il adviendrait
de nous au royaume de la mort, comme si je vivais la mort et les terreurs
qu'elle inspire.
Pourtant, je ne me suis jamais laissé abattre. Les lueurs
de mon étoile perçaient encore les mornes rideaux de brume.
Il n'est qu'un fanatisme qui convienne : celui du respect
humain qui sous-entend que l'on se respecte soi-même. Ce fanatisme s'oppose
aux tyrannies d'où qu'elles surgissent, car, dans sa duplicité ou son
aveuglement, l'individu se mêle parfois de justifier l'immonde. Foi en
la vie, foi en l'homme parce que l'abjection engendre ses contraires,
le leitmotiv « Je m'en sortirai », qui est peut-être l'expression
la plus audacieuse d'un sentiment d'invulnérabilité : tels furent les
atouts qui me permirent de survivre à un des accès de démence parmi les
plus violents de l'histoire de l'humanité. Cette aventure de l'espérance
dans l'univers du malheur, la voici. Comme on lance une bouteille à la
mer...
Mon livre ne parle pourtant pas que de déportation.
Dora, au nom de femme si romantique, ne fut jamais un camp comme les autres.
« L'enfer de tous les camps de concentration » , avouera un criminel
de guerre nazi. Là n'est pas le seul et vrai problème. Auschwitz, Treblinka,
Buchenwald, Dachau : si quelques responsables de ces géhennes ont pu échapper
au châtiment, ils restent tous maudits pour l'éternité.

Il n'en va pas de même pour Dora.
Des personnages intimement liés à l'existence et au
fonctionnement du camp sont aujourd'hui respectés, vénérés, encensés.
Une immense conspiration s'est attachée à ce que les deux syllabes de
la honte ne viennent pas souiller le culte dont font l'objet ces nouvelles
idoles des temps modernes. On a exécuté les bourreaux qui, la schlague
à la main, nous faisaient trimer à longueur de journée et de nuit. On
a pendu des chefs nazis qui, en plein XXe siècle, ont osé transformer
des hommes en esclaves et réinstaller l'enfer sur terre. Mais on a jeté
un voile pudique sur le fait - indiscutable, atroce - que cet esclavage,
cette somme inouïe de souffrances, de misère et de mort furent mis, à
Dora, au service de la fabrication de fusées qui n'ont pas permis à Hitler
de gagner la guerre mais qui ont rendu possible plus tard la conquête
de l'espace, quand Russes et Américains auront, sans aucune vergogne,
récupéré les savants du Reich, de ce Reich promis pour mille ans.
Les fusées ont été les Pyramides de l'Allemagne hitlérienne.
Comme le touriste qui, en espadrilles et en chemisette multicolore, s'ébahit
devant le Sphinx, le visiteur de la N.A.S.A. peut admirer aujourd'hui
« le musée de l'espace » où, lieu fantastique, s'alignent, telles des
flèches pointées vers le soleil, les différents spécimens de « quincaillerie
» mis au point par l'équipe de Wernher von Braun : au début de la rangée
se dresse l'ancêtre des grosses fusées d'aujourd'hui, des fusées soviétiques
comme des fusées américaines : un V2 (1) Mais si le promeneur des bords
du Nil peut accorder ne serait-ce qu'une pensée distraite aux milliers
de fellahs écrasés sous les blocs de pierre, rongés par les fièvres, abattus
sous les coups, le XXe siècle finissant a réussi une performance
digne de ses scientifiques hypocrisies : l'admirateur des pionniers de
l'espace ne s'imagine même pas, face au V2 exposé au musée de la N.A.S.A.,
qu'il fut construit à Dora par des cohortes de spectres rayés, pourchassés
par des SS ivres de sang.
Pour moi, pour mes milliers de camarades français, belges,
hollandais, russes, tchèques, hongrois, yougoslaves, italiens, polonais
et allemands morts à Dora, je me devais de ne pas emporter ce secret dans
la tombe.
(1). James McGovern : La Chasse aux armes secrètes allemandes (Stock).

|