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Le camp des femmes

Christian BERNADAC

 

 

 

LE CAMP DES FEMMES

 

 

Editions France Empire
1972 - 313 pages.

 


Table des matières

 

- Le camp des femmes . . . . . . . . 11
- Avant-propos . . . . . . . . 31
I. - Le pont des corbeaux . . . . . . . 37
II. - La tache verte . . . . . . . . 47
III. - Découverte . . . . . . . . 57
IV. - Le berger . . . . . . . . 69
V. - Initiation . . . . . . . . 73
VI. - Kouta . . . . . . . . 91
VII. - Dialogue . . . . . . . . 95
VIII. - Les honneurs . . . . . . . . 97
IX. - Dialogue (Bis) . . . . . . . . 101
X. - Louise . . . . . . . . 103
XI. - Quotidien . . . . . . . . 105
XII. - Monsieur le curé . . . . . . . . 131
XIII. - Arbeit . . . . . . . . 133
XIV. - Le phlegmon . . . . . . . . 167
XV. - Bluette la clandestine . . . . . . . . 169
XVI. - 14 juillet au block 21 . . . . . . . . 187
XVII. - les indésirables . . . . . . . . 191
XVIII. - Noëls de Ravensbrück . . . . . . . . 205
XIX. - La vielle Maria . . . . . . . . 213
XX. - La tente . . . . . . . . 217
XXI. - Ravensbrück, camp d'extermination . . . . . . . . 223
XXII. - La morgue . . . . . . . . 243
XXIII. - Il faudra que je me souvienne . . . . . . . . 249
XXIV. - L'horloge . . . . . . . . 251
XXV. - Janine . . . . . . . . 253
XXVII. - Kommandos . . . . . . . . 259
XXVIII. - Schoenfeld . . . . . . . . 261


4° de couverture
 

   De 1939 à 1945, cent dix sept mille femmes de vingt-trois nationalités ont été rassemblées dans le camp de concentration de Ravensbrück conçu pour abriter dix mille détenues. cent dix sept milles femmes qui connaîtront l'abrutissement de l'humiliation permanente, de l'entassement, de la faim, du froid, de la torture physique, des épidémies, du travail forcé du désespoir .
   Cent dix sept mille femmes, mortes en sursis, hantées par les sélections pour la chambre à gaz ou le convoi noir réservé aux"convalescentes".
   Sur ces cent dix sept mille déportées, quatre vint quatorze mille disparaîtrons dans les fourneaux des crématoires ou les fosses communes des kommandos.
   Ravensbrück est unique. Seul camp réservé exclusivement aux femmes il ne peut être comparé à aucun autre même pas à ce secteur isolé d'Auschwitz que Christian Bernadac a présenté dans "les Mannequins nus" . Ravensbrück, le "Camp des Femmes" un enclos en marge. Travail et extermination. Immense réservoir où viennent puiser les "marchands d'esclaves" de l'industrie allemande ou les médecins en mal de cobayes. ...



 

Avant propos
 

   Ce volume est le sixième d'une série consacrée aux camps de concentration, consacrée plutôt aux déportés des camps de concentration et à leurs bourreaux. Je le crois très différent des autres, non pas parce que réservé à Ravensbrück et à ses kommandos, il met en scène des femmes, mais peut-être parce que l'horreur, l'animalité, passent ici au second plan.
   Quotidien contre obituaire? Quotidien de la vie, du travail, des souffrances, des espoirs. Quotidien du plus grand groupe de femmes jamais réuni à l'intérieur de barbelés. Quotidien des nationalités. Quotidien des différences et des unions. Quotidien de Ravensbrück.
   Dans le premier tome des « Mannequins nus », qui traite du camp de femmes d'Auschwitz, j'écrivais : - On ne « raconte » pas Auschwitz. Chaque déporté, chaque commandant, chaque gardien, chaque Kapo n'a connu qu'un peu d'Auschwitz. Depuis 1945, chaque militaire-enquêteur, chaque juge, chaque témoin, chaque avocat, chaque accusé, chaque écrivain, chaque journaliste, chaque condamné a (ou a eu) « une certaine idée » d'Auschwitz.
   Aujourd'hui, chacun « imagine » Auschwitz en sachant qu'Auschwitz fait partie de la mauvaise conscience de l'homme, parce que ce crime - le plus grand peut-être de notre histoire - a été commis par l'homme. Et l'homme ne peut pardonner Auschwitz à l'homme. Et l'homme sait que l'homme, dans certaines circonstances, est capable de réinventer d'autres Auschwitz, d'autres Mannequins Nus.
On ne raconte pas Auschwitz.

Et pourtant...
    Ravensbrück a été beaucoup « raconté » et l'on pourrait croire qu'il est le mieux connu des camps de concentration. Il est avant tout célèbre - d'une célébrité plus discrète (moins horrifiée) ... «seulement 92 000 mortes alors qu'à Auschwitz, en une seule journée l... ».

   Les mortes de Ravensbrück pour la plupart, n'ont pas disparu en inspirant le cyclon B des chambres à gaz. Jours, semaines, mois … quelques jours, quelques semaines, quelques mois ont suffi pour recréer toutes les étapes d'une vie : jeunesse, adolescence, répit de la puissance adulte, naufrage de la vieillesse ; et les camps ne supportent pas le troisième âge même si ces vieilles n'ont que vingt ans. Sur les dix mille françaises déportées à Ravensbrück, huit mille se sont éteintes, un jour, là-bas.
Mortes et survivantes, ce livre est leur livre.

C. B.

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   Alors elles seront, corps triomphants de ce troupeau d'« ombres défigurées », marqué par l'indifférence et l'oubli, le sceau de la sagesse. Génie! Génies d'un temps où la grandeur de chaque seconde se mesurait en foi. Foi en l'homme. Homme créature et esprit.
   Alors elles seront, femmes scabieuses aux yeux bleus piquetés de blanc, les ressuscitées du tourment et de la tempête.
   Alors elles seront, en retrouvant le monde, ce tuffeau gris qui cimente les cœurs.
   Alors elles seront, ayant échappé au tuage de l'abattoir, avec leur sueur fade et fauve, la salive de notre nouveau langage. Hérésiarques d'un siècle asservi, elles sont la voie de notre pierre, l'orant de nos désirs.
   Femmes elles seront. Femmes-mères d'une autre génération. Mannequins nus de Ravenshrück, femme-outil de Zwodau, chose de la Scheisskolonne (kommando de la Merde [sic]), stück (morceau) des « entiers » de la mine ou du sable, pieds, bras, mains, doigts, et levier, et muscles, et tenaille, et fil ; aiguille, tour, pelle, pioche, mains, pieds, doigts et marteau et ciseaux. Grues, ponts, wagonnets, trague...

- Kaffee Holen : allez chercher le café.
- Raus ! Schnell, Schweinrei ! Sortez I Vite! Cochonnerie !
- Chambre à gaz! Crématoire !
- Raus! Zu fiinf : sortez! par cinq !

- Zu fiinf! toujours par cinq! (colonne par cinq! Travaillez zu fünf ! à genoux zu fünf ! Mourir zu fünf ! mourir un million de fois zu fiinf !
   Oui ! ombres d'un autre monde, d'une autre vie à califourchon sur la mort.
   Rêves de viande rouge, de rires, de caresses, de silhouettes callipyges, du foyer, de la table, du lit, du cimetière...
   Demain elles seront. Aujourd'hui elles sont.
   Aujourd'hui elles sont. Et leur « labarum ~, cet étendard sur lequel Constantin fit plaquer la croix avec l'inscription « in hoc signo vinces » (par ce signe tu vaincras), est tombé en poussière. Pauvre triangle rouge des déportées oubliées :
- Vieilles histoires !
- Exagérations !
- Psychopathes !
- Pyjama ridicule des 14 juillet.

   Elles ne sont plus. ~ elles ont été. ~ : et l'histoire ne les retrouvera que demain, demain lorsque la raison voudra connaître, comprendre. Demain, car aujourd'hui c'est encore notre histoire. Demain oui, plus qu'aujourd'hui.
   Ces femmes, comme ces milliers d'hommes - frange survivante - sont dépositaires d'un secret. Eux seuls ont connu (et peut-être trouvé l'homme). S'ils n'ont pas toujours su le comprendre ou l'expliquer, s'ils l'ont déformé - embelli ou noirci - une chose est certaine : ils l'ont vu. Désignés, choisis pour n'être plus que le numéro matricule d'une série, d'un block, d'un camp, d'un kommando, une « chose » , un morceau ; considérés comme de véritables mannequins sans vie, sans âme mannequins nus d'une gigantesque corvée à l'échelle du Nouveau Monde, des Nouveaux Conquérants - ils se sont retrouvés dans cette tribu primitive que les plus grands anthropologues souhaiteraient découvrir dans leurs recherches et qu'ils ont là, ouverte, accueillante, béante depuis 1933.

L'homme est là.

J  amais l'homme n'a été aussi présent que dans un camp de concentration. Homme-ventre, homme-chose, homrne-chamane, homme-esprit, homme-objet, homme-vaincu-vainqueur, homme-amour, homme-seul, homme-espérance, homme-femme, femme-homme, homme-rêve, parfois homme-diable ou homme-Dieu, homme épuisé, cadavre, squelette, cendre légère emportée par la cheminée ou « anti-dérapant » sur les plaques de verglas. Homme-muscle, homme- cobaye, homme-monnaie d'échange, homme-souffrance, homme-mort, homme-libre. Vengeur, indifférent.
Hommes ou femmes oubliés.
   Oui, oubliés. Milliers de témoins oubliés. Un seul témoignage est une approche du système concentrationnaire, plus profonde qu'une thèse (*) de mille pages, que des kilos de paperasses, de notes, de sigles, d'organigrammes, de listes, de statistiques... Ce jour-là elle est morte en me confiant une épingle à cheveux, ce jour-là elle a accouché pendant l'appel, ce jour-là elle avait faim et elle a volé une tranche de pain à sa meilleure amie, ce jour-Ià elle a su rire, ce jour-là elle a composé un poème, croqué la surveillante sur une marge de journal... ce jour-Ià, comme tous les autres jours, comme toutes les autres heures, elle avait peur.

Ce jour-Ià...

   Mais ce jour-là n'est pas un fait historique.
   Peut-être demain, grâce à « ces jours-là », pourra-t-on recréer les faits historiques.

  (*). Je ne parle évidemment pas des thèses présentées à leur retour par les déportés, car ces documents sont des thèses-témoignages basées sur l'observation « directe » ... Les œuvres de André Lettich, Paulette Don Zimmet-Gazel, Suzanne Wenstein-Lambolez, etc. resteront les pièces fondamentales de l'étude du système concentrationnaire.

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