Préface
Des jours sans fin est le dixième volume de cette
enquête que j'ai voulu consacrer à la déportation.
Dix volumes. Douze ans de réflexion sur un problème
oublié par de nombreuses générations, inconnu pour d'autres, incompris
par la plupart.
La déportation ne se raconte pas et les attitudes,
les comportements, les sensations ou les souffrances de ceux et celles
qui ont traversé ces « jours sans fin », renouvelés chaque jour - pour
combien de jours encore - sont des éléments difficilement transmissibles.
Peut-être, à travers ces innombrables témoignages publiés, beaucoup
d'entre vous ont-ils pu approcher cet univers multiple, complexe, irrationnel,
ordinaire si l'on ne veut que considérer la « Banalité du Mal » ou l'animalité
de l'homme, réconfortant si l'on ne s'attache qu'aux manifestations
de solidarité, de résistance, qu'aux personnalités révélées, qu'à l'amitié,
le don de soi, l'héroïsme, le triomphe de certaines valeurs essentielles.
Je sais qu'il n'existe pas « une » déportation. Chaque
interné a ressenti les contraintes, les absurdités, les inquiétudes
ou la peur qui lui étaient imposées, d'une manière différente, souvent
opposée suivant ses facultés d'adaptation ou de simple compréhension.
Dans cette prise en main de chaque seconde, l'analyse
n'était possible que pour une minorité avec une marge d'erreurs d'appréciations
importante, car le système variant avec les phases de guerre, les besoins
politiques ou industriels, les interprétations de la hiérarchie administrative
ou pénitentiaire, réservait des pages d'hésitation, de mieux-être relatif,
d'orientations nouvelles, qui nécessitaient une reconstitution permanente
des éléments du problème posé. .
Dix volumes pour répondre à une double question :
pourquoi et comment l'homme a-t-il permis et voulu ce crime, le plus
grand probablement de notre histoire ? La réponse, les réponses se trouvent,
je pense, même si elles ne sont pas toujours apparentes - noir sur blanc
- dans les textes de cette enquête.

En tout cas, la plupart des découpages du puzzle ont été façonnés.
N'étant ni historien, ni philosophe, mais simplement journaliste, mon
rôle s'est limité à cette préparation, au sauvetage de milliers de récits
qui, sans mon entêtement, n'auraient jamais été écrits et qui, demain,
serviront à ceux qui voudront aller au-delà du témoignage. Michel de Bouard,
alors doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Caen (et ancien
déporté de Mauthausen), écrivait en 1954 :
«- Quand auront disparu les survivants de la déportation,
les archivistes de l'avenir tiendront peut-être en main quelques papiers
aujourd'hui cachés ; mais la principale source leur fera défaut : je veux
dire la mémoire vivante des témoins. L'étude exhaustive du système concentrationnaire
sera faite par notre génération, ou elle ne le sera jamais. »
Malheureusement, les historiens qui ont réalisé des
études, parfois fort éloquentes sur ce sujet, ont presque toujours négligé
le conseil de Michel de Bouard (sauf Joseph Billig). Je me souviens de
ce premier rendez-vous de travail dans le cabinet du docteur Roche, médecin
ophtalmologiste français, secrétaire général de l'Amicale Française des
Anciens de Dachau. C'était le 4 janvier 1967. Je préparais le dossier
sur les expérimentations médicales dans les camps de concentration. Depuis
plus de vingt ans, on « racontait » les expérimentations subies par des
déportés tziganes ,de Dachau (ils devaient boire exclusivement de l’eau
de mer pure ou de l’eau de mer traitée par les méthodes des Berka ou Schaeffer)
en accumulant les mêmes erreurs, en se posant à longueur de pages ou de
chapitres de très doctes traités les mêmes questions sur les résultats
contradictoires obtenus dans des séries identiques de cobayes-témoins
ou de cobayes-sujets ; au cours du procès de Nuremberg, les juges et les
experts palabrèrent plusieurs jours pour essayer de deviner ce qui se
cachait derrière ces résultats surprenants, scientifiquement incompréhensibles.
Le docteur Roche m’expliqua :
- Avec le comité clandestin de résistance du camp nous désirions à
tout prix savoir exactement ce qui se passait à l'intérieur du block mystérieux.
Je suis arrivé à persuader l'expérimentateur, le professeur Beiglbock,
de m'utiliser dans son équipe d’assistants. Je lui ai dit : « Il vous
manque un spécialiste des yeux. . . Les observations que je pourrais faire
au fond de I'oeil seront précieuses pour vos études. » Belglbock accepta
et je découvris alors le Radeau de la Méduse.
Ils devenaient fous. Ils hurlaient comme des cochons. Des fous ! Ils étaient
persuadés qu'ils allaient tous mourir. Ils somnolaient en râlant lorsqu'ils
étaient épuisés. Un spectacle horrible : leur peau parcheminée se détachait
en plaques, les artères temporales étalent sinueuses. . . Ils
avaient vieilli de quarante ans en quelques jours. Toutes les chevilles
étaient éléphantiasiques. J'ai réussi à convaincre Belglbock de stopper
l'expérimentation sur trois tziganes en lui disant qu'ils allaient mourir
certainement. Il m'a écouté. Ces hommes furent couchés sur des civières
et transportés à l'infirmerie.

La première série d'expérimentations s'était déroulée
alors que le camp connaissait une vague de chaleur inhabituelle. Soudain,
le samedi après-midi, comme Beiglbock partait se reposer, le ciel s'obscurcit
et la pluie transforma en boue la terre battue de Dachau. Avec le personnel
déporté, je décidai de prendre des mesures pour que les « prochains »
cobayes n'aient pas à souffrir de la soif. Les poutres, juste au-dessus
du plafond de la salle, étaient la meilleure cachette. Nous avons fait
la chasse aux récipients et nous avons pu dissimuler sur les poutres plus
de quarante litres d'eau. Je pus même, au cours des expériences, faire
entourer la tête de plusieurs tziganes de chiffons mouillés. L'expérience
était complètement truquée et comme les résultats étaient sensiblement
différents de ceux observés la semaine précédente, Beiglbock conclut :
« Il a plu cette semaine, les conditions atmosphériques ont une importance
capitale. »
Ainsi donc, je tenais l'explication de ces résultats
imprévus :
- Mais il y a eu un procès à Nuremberg, Beiglbock a comparu devant un
autre tribunal qui l'a condamné à quinze ans de travaux forcés. . . Vous
n'avez jamais témoigné, on ne vous a jamais interrogé ?
Le docteur Roche sourit :
- Jamais.
- Et les journalistes ? Et les écrivains ?
- Je n'ai jamais vu personne. Vous êtes le premier.
Deux ans après cet entretien, le docteur Roche mourait. Depuis,
j'ai rencontré des centaines de « docteur Roche », témoins privilégiés,
porteurs d'une part infime ou importante de l'explication d'un fait d'une
controverse, d'une révélation. Presque tous ont accepté de rédiger, spécialement
pour ces dossiers, leur témoignage. médecins, prêtres, syndicalistes,
« proéminents » ou simples « stucks », ils n'avaient jamais - pour la
plupart - jugé nécessaire d'écrire leur expérience, d'apporter leur pierre
à cette mosaïque absolument. nécessaire pour une meilleure et plus profonde
connaissance de la vérité.
Nombreux sont ceux qui ont disparu, livre après livre.
Mais leur récit est là, disponible et, je l'espère, convaincant. Témoins
privilégiés des expériences médicales mais aussi de la lutte des médecins
déportés, du sacerdoce des prêtres, de l’efficacité des communistes, des
résistants, des syndicalistes, des officiers, de la bonne volonté et du
sacrifice d'ouvriers, de paysans, d'employés ; témoins privilégiés du
travail en chantier, en usine, dans ces forteresses souterraines où le
Reich préparait ses armes secrètes ; témoins privilégiés des exactions,
de la lâcheté des crimes, du génocide ; témoins privilégiés d'un monde
dont ils sont le seul témoignage.
Il ne m'a pas été, bien sûr, possible de publier dans
le cadre, malgré tout restreint de cette enquête, l'ensemble des récits.
Un choix s'imposait. Je le regrette. Peut-être, dans les années à venir,
me sera-t-il possible de le faire. J'insiste et je veux insister : là
était ma volonté ; tel était mon but.
Que ceux (très rares parmi les déportés) qui m'ont trouvé
d'autres intentions se rassurent : leurs coups ont porté et il est des
blessures qui ne se referment jamais entièrement. Avec le temps. . . j'ose
espérer.
Il me reste ces pages et leur traduction dans les principales
langues de notre monde, la satisfaction d'avoir fait découvrir les camps
de concentration à des milliers d'hommes, de femmes de tous âges, de toutes
conditions qui n'en avaient jamais entendu parler, d'avoir contribué à
ce que l'on ne confonde pas les déportés (comme c'est encore le cas parce
que la démagogie de certains l'a imposé) avec les travailleurs volontaires
en Allemagne ou les requis du Service du Travail Obligatoire(*), il me
reste surtout l'amitié de ceux qui m'ont confié une « partie d'eux-mêmes
», presque toujours le plus secret de leurs secrets - dangereux, pour
leur équilibre, à réveiller - et qui ont bien voulu me dire que je ne
les avais pas trahis. . .

Fils de déporté, la déportation m'a profondément marqué. Je
suis allé à elle, comme un archéologue pour découvrir non pas les objets
(les anecdotes) mais la signification profonde de chaque couche (comportements,
attitudes, réactions, conclusions).
Qu'on le veuille ou non, la déportation « à l'échelle
industrielle » est une invention de notre siècle et la relation, l'étude
de sa naissance ou de son développement par le témoignage, n'ont que faire
des mesquineries ou des chamailleries d'école. Qu'importe que tel « voyageur
» du « Train de la Mort» ait été collaborateur. Il était dans le train.
Celui à qui je pense était même à l'arrivée le seul survivant de son wagon.
Qu'importe que tel prêtre ou tel médecin ait monnayé ses hosties ou son
aspirine parce qu'il avait un peu plus faim que les autres, son « expérience
» ne mériterait-elle aucune attention ? A mon sens, sont beaucoup plus
graves certains témoignages orientés, en particulier quelques-uns publiés
au lendemain de la Libération et qui veulent - pour l'Histoire - accréditer
des contre-vérités, des mensonges, des charges. Car il est vrai que le
« récit » unique est dangereux. C'est pour cette raison que j'ai toujours
voulu donner plusieurs « visions » d'un même événement.
Je n'ai été, de ces dossiers sur la déportation, que
le concepteur, l'enquêteur, l'ordinateur, le traducteur. Je crois que
ces témoignages resteront. D'abord parce qu'ils doivent rester et qu'ils
sont la preuve quotidienne, pour les générations futures, d'un crime absolu,
inimaginable, ensuite parce qu'à leur manière, ils sont une force de dissuasion
: l'Homme qui a créé Auschwitz, Mauthausen ou Oranienburg est capable,
un jour - si les circonstances humaines, sociales, économiques, politiques
le permettent - de créer d'autres Auschwitz, d'autres Mauthausen, d'autres
Oranienburg. Le témoignage des déportés est le meilleur garant contre
le retour de pareilles « circonstances » .
Des Jours sans Fin n'est pas une conclusion à
cette enquête. J'aurais souhaité que ses chapitres figurent directement
à la suite du « Neuvième Cercle ». Les obligations de l'édition ne l'ont
pas permis.
Des Jours sans Fin retrace donc la vie et la
mort dans d'autres kommandos dépendant de l'empire de Mauthausen. Kommandos
inconnus, comme la plupart des kommandos des grands camps, mais qui occupent
une place importante, souvent la première, dans l'histoire de la déportation.
C. B.
(*) les requis ont cru devoir s'attacher le titre de « Déporté
du Travail » et, jouant de la confusion possible, se présentent presque
exclusivement comme d'« anciens déportés ».

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