Avant propos
A Dieu ! J'ai de la chance. J'ai été désignée
pour un kommando extérieur.
- Je ne sais pas. On nous a dit que nous irions vers l'est, travailler
dans une fabrique de biscuits.
- Des biscuits! C'est une blague ?
- Pas du tout. Réfléchis. Cela n'a rien d'étonnant. Les soldats au front
ont l'habitude de manger des biscuits. C'est même la base de leur alimentation.
Il existe donc en Allemagne des usines de gâteaux secs et nous sommes
bien placées pour savoir que partout, toutes les usines manquent de
main-d'uvre. Alors! . . . .
Combien de femmes de Ravensbrück, en cette nuit
qui précède le départ, rêvent de convois de camions chargés ufs,
de beurre, de lait, de farine, de gigantesques pétrins où mûrit la pâte,
des chaudrons, de plaques huilées, de fours au feu de bois, de chaînes
où défilent, en rangs serrés, des millions de petits carrés, ronds,
losanges, rectangles qu'il faut marier en paquets argentés.
Deux ou trois jours plus tard, elles découvrent que
la biscuiterie est, en réalité, une usine de munitions.
Kommandos.
Peut-être que les « anciennes » qui affirment : «
Tous les kommandos sont mauvais », ont raison. - Pourquoi « mauvais
» ? - Oh ! tout simplement parce que vous ne savez pas ce que vous allez
trouver Une loterie ! Et une loterie truquée où seule la banque gagne.
Sur des dizaines et des dizaines de kommandos, sans doute un seul bon
numéro, quelque chose dans le genre : saisonnier agricole. Mais là aussi
truquage, dés pipés ; le « marchand de vaches », la Binz, les employés
du bureau du travail, les amies des kapos, des chefs de chambre, les
« privilégiées » sont dans la confidence et tout ce beau monde ,a quelqu'un
à protéger. La liste de départ donne lieu à d'affreux marchandages et
lorsque les numéros sont criés sur la place d'appel, soyez sûres que
rien n'a été laissé au hasard.

Kommandos.
Peut-être que les « anciennes » qui affirment : «
Tous les kommandos sont mauvais », ont tort.
- Et pourquoi donc ?
- Oh I tout simplement parce que rien ne peut être pire que Ravensbrück.
Là-bas nous serons moins nombreuses, nous travaillerons certainement
en usine, en atelier, au milieu de civils, peut-être de prisonniers
de guerre, de requis du S.T.O, Une direction ne peut accorder un régime
particulier à chaque catégorie d'ouvriers d'une même usine, fabriquant
la même chose, Et puis c'est la guerre. En dehors des camps de concentration,
tout le monde est logé à la même enseigne. Restrictions. Mais restrictions
cela veut dire : dans notre gamelle, deux fois, trois fois plus qu'à
Ravensbrück. Dans une usine la nourriture est identique pour les ouvriers.
. .
- Je vous signale qu'à Ravensbrück aussi nous vivons ensemble, « sous
le même toit », SS et déportées, et que je sache, les SS sont mieux
traités que nous.
- En kommando extérieur, les informations, les contacts, les échanges
seront plus faciles à obtenir.
Réfléchissez. Nous allons travailler pour le Reich
qui manque de bras. Donc, considérées comme bêtes de somme et au pire
uniquement comme bêtes de somme, ils seront bien obligés de nous soigner,
de nous maintenir en forme, s'ils veulent que nous soyons rentables
et ils le veulent. D'ailleurs les industriels payent notre location
à l'administration SS : trois, quatre, cinq marks parfois sept ou huit
pour les spécialistes hautement qualifiées et nous savons toutes que
notre entretien ne coûte à l'administration du camp que trente ou quarante
pfennigs par jour. Donc, et c'est logique, tout le monde est gagnant
dans ce trafic et le commandant du camp en premier. Pour lui une morte
c'est une perte quotidienne de plusieurs marks.

Kommandos.
Les « anciennes » qui affirment: « Tous les kommandos
sont mauvais », ont raison.
- Et pourquoi donc ?
- Vous oubliez que vous êtes des déportées, des numéros, des choses
; mieux encore : ils disent des Stucks, des morceaux. Des morceaux d'un
tout. Morceaux innombrables, inépuisables, remplaçables à souhait, au
moment, à l'instant. Vous parliez de bêtes de somme. Ridicule. Vous
êtes moins qu'un animal domestique. Vous raisonnez en terme d'économie
traditionnelle. Eux, en cette période, cette guerre d'exception, ont
inventé une économie d'exception où l'homme prisonnier n'est plus considéré
comme un homme. Il n'existe pas. Il est une pièce mécanique que l'on
jette quand elle grippe. Nous sommes des pièces usagées que l'on brûle
après avoir récupéré l'or des dents, les cheveux pour l'industrie textile,
les miettes d'ossements calcinés pour les engrais agricoles, les cendres
pour remplacer le sel que l'on jette sur les routes verglacées. Un animal
domestique : cheval, vache, âne, buffle, chameau, mouton, cochon, volailles,
doit être acheté, nourri, élevé, protégé. . . II est un capital inestimable
en temps de guerre. De plus, en général il se mange. Il est irremplaçable.
Vous, vous sortez du tonneau des Danaïdes et le « rendement» exige que
vous soyez remplacée par une nouvelle arrivante au moindre signe de
fatigue, d'épuisement, de maladie. Tous les kommandos sont mauvais.
Vous le verrez. Vous le vivrez. . . le plus longtemps possible j'espère.
Ah! j'oubliais le principal : vous n'avez pas le choix.
Kommandos.
Le 30 avril 1942 restera la date clé du « système
concentrationnaire nazi ». Ce jour-là, Oswald Pohl, chef de l'Office
Central Economique et Administratif des SS définit dans une lettre à
Himmler la vocation nouvelle des camps. La guerre évoluant transforme
leurs structures et modifie fondamentalement leurs tâches à l'égard
de l'utilisation des détenus. « La garde des détenus pour les seules
raisons de sûreté, de redressement ou de prévention, n'est plus au premier
plan. Le centre de gravité s'est déplacé vers le côté économique. Il
faut mobiliser la main-d'uvre détenue d'abord pour les tâches
de guerre. . . »
C'est ce jour-là qu'apparaît la notion véritable de
« Stuck », de morceau. Le commandant du camp est rendu responsable du
travail effectué par le déporté. Ce travail « doit être, au vrai sens
du mot, épuisant pour qu'on puisse atteindre le maximum de rendement
».
Et Oswald Pohl, qui a peur de ne pas être compris,
précise : le temps de travail n'est pas limité, tout ce qui pourrait
abréger ce temps de travail (repas, appels, etc.) doit être réduit au
minimum. « Les déplacements et les pauses de midi, de quelque durée
que ce soit, ayant pour seul but le repas sont interdits. »
Himmler, timidement, protestera en affirmant que :
quand même, malgré tout, il ne faut pas oublier le rôle éducatif de
l'internement mais, pragmatique, il se range très vite aux arguments
de celui qui n'est que son subordonné mais que les circonstances placent
«momentanément » en avant. Qui sait?
Albert Speer, le ministre tout-puissant de l'Armement,
hésite à confier la fabrication d'obus, de grenades ou de balles de
mitrailleuses à des déportés. Non par souci humanitaire ou par respect
de la Convention de Genève, mais simplement parce qu'il considère que
tout ce qui est façonné dans les camps de concentration par les déportés
est de la plus mauvaise qualité possible. Architecte
« bien-aimé » du Führer, bâtisseur des perspectives et monuments triomphalistes
du Reich de Mille ans, il se rendra en personne à la carrière de Mauthausen
pour réclamer que l'on ne lui adresse plus jamais le moindre morceau
de granit extrait par des « amateurs».
En 1943, Speer oublie son perfectionnisme et visite
les premières usines de munitions qui accueillent des déportés. Il se
fait même photographier au milieu de pyjamas rayés et ce document encadré
est accroché dans le salon d'attente de son bureau. Aujourd'hui,
Speer répète à qui veut bien l'interroger:- "En ce qui concerne les
Juifs, ma conscience est loin d'être tranquille, très loin. Ils pèsent
sur moi et c'est un fardeau dont je ne me débarrasserai jamais.
Je n'étais pas antisémite. Mais lorsque je me suis
inscrit au Parti, il m'a bien fallu souscrire aux idées de Hitler. J'ai
le sentiment profond d'avoir été coupable de ce qui s'est passé, sans
avoir été personnellement impliqué dans les exterminations que, d'ailleurs,j'ignorais.
Mais, après tout, faisant partie du gouvernement, J'aurais dû les connaître,
j'aurais dû faire l'effort de les connaître. . . Si
j'avais fait une enquête, j'aurais su la vérité concernant les camps
et les exterminations. Je reconnais avoir eu une situation qui me permettait
de faire ces enquêtes sûres et approfondies. La vérité était à portée
de la main, mais pour mon compte, je ne parle que pour moi, je n'ai
pas cherché à la découvrir. Rien ne pourra m'absoudre de m'en être abstenu.
"
Wernher von Braun, utilisateur dans au moins une dizaine
de kommandos de « matériel » concentrationnaire, donne aujourd'hui les
mêmes réponses que Speer. Et Himmler et Oswald Pohl s'ils étaient vivants
le raconteraient d'une manière identique.
Ce 30 avril 1942 naissent les kommandos extérieurs qui vont croître
et se multiplier au fil des mois et devenir tentaculaires, dans la dernière
année de guerre.
Certains camps centraux donneront naissance à plus
de cent sections qu'il leur sera impossible d'administrer r, d'approvisionner,
de contrôler. Les commandants locaux, nouveaux seigneurs féodaux, s'accommoderont
fort bien de cet état de fait. Parfois, un kommando lointain, trop important
pour être « abandonné », est rattaché à un camp-mère plus proche ou
devient, tout simplement, indépendant et crée de nouveaux kommandos
qui, à leur tour. . .

Tout au long des libérations du premier trimestre
1945, les Alliés découvriront ainsi plusieurs milliers de camps de concentration,
comme si l'Allemagne n'était plus qu'un immense territoire-camp, comme
si les Allemands vivaient tous obligatoirement « à moins de dix kilomètres
d'un camp ».
Pour le déporté, cette menace du kommando est permanente
et c'est toujours avec angoisse qu'il reçoit une nouvelle affectation,
même s'il veut se persuader que : - Là-bas ce ne peut être pire qu'ici.
Car sous le nom de « kommando » se cachent d'autres
« destinations » beaucoup plus inquiétantes que l'usine, la mine, le
chantier : kommando du ciel (chambre à gaz et cheminée du crématoire),
transport noir ou kommando sanatorium ou kommando de convalescence (camp
où l'on abandonne les malades sans soins, les valides sans nourriture
jusqu'à ce qu'ils s'éteignent), Bergen-Belsen, camp où l'on pratique
les piqûres de benzine dans le cur ou l'empoisonnement pur et
simple (comme au « camp de jeunesse » de Ravensbrück), enfin kommandos
fictifs, kommandos Mittverda de Ravensbrück (Mittverda n'a jamais existé)
: les déportées sont chargées sur des camions, embarquent parfois dans
des wagons, roulent quelques heures et descendent au point de départ
pour être dirigées vers une chambre à gaz.
Ce dossier, troisième et dernier Tome des Mannequins
nus est consacré aux principaux kommandos de Ravensbrück (*) ; Ravensbrück,
plaque tournante du travail des femmes, symbole de l'asservissement
mais aussi de la Résistance, de la foi en la victoire des femmes de
l'Europe.
(*) Le kommando de Schrenfeld où les femmes fabriquaient les
ailes du Messerschmitt a été présenté dans Le Camp des Femmes. Consacré
au camp principal de Ravensbrück (Editions France-Empire, 1972).
