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Commandos de femmes

Christian BERNADAC

 

 

 

KOMMANDOS DE FEMMES

 

 

Editions Famot
1976 - 313 pages

 


Table des matières

 

Avant-Propos . . . . 16
1. Genthin, le camp sans mort . . . . 22
2. Hanovre-Limmer . . . . . . . . 29
3. Gartenfeld . . . . . . . . 48
4. Neubrandebourg . . . . . . . . 58
5. Les mines de sel de Beendorf . . . . .. 77
6. Lucdwigfeld . . . . . . . . 96
7. Juanka . . . . . . . . 106
8. Holleischen . . . . . . . . 113
9. Rechlin . . . . . . . . 131
10. Entre deux kommandos . . . . . . . . 150
11. Torgau . . . . . . . . 152
12. Petit-Krenigsberg . . . . . . . . 172
13. Leipzig-Hasag . . . . . . . . 198
14. Sclieben . . . . . . . . 211
15. Abteroda . . . . . . . . 227
16 . Markleeberg . . . . . . . . . 236
17. Cécile et Armelle . . . . . . . . 242
18. Zwodau . . . . . . . . 252
19. Mauthausen. . . . . . . . 262
20. Bergen-Belsen . . . . . . . . 276

Que reste-t-il? . . . . . . . . 310


Avant propos

A Dieu ! J'ai de la chance. J'ai été désignée pour un kommando extérieur.
- Je ne sais pas. On nous a dit que nous irions vers l'est, travailler dans une fabrique de biscuits.
- Des biscuits! C'est une blague ?
- Pas du tout. Réfléchis. Cela n'a rien d'étonnant. Les soldats au front ont l'habitude de manger des biscuits. C'est même la base de leur alimentation. Il existe donc en Allemagne des usines de gâteaux secs et nous sommes bien placées pour savoir que partout, toutes les usines manquent de main-d'œuvre. Alors! . . . .


   Combien de femmes de Ravensbrück, en cette nuit qui précède le départ, rêvent de convois de camions chargés œufs, de beurre, de lait, de farine, de gigantesques pétrins où mûrit la pâte, des chaudrons, de plaques huilées, de fours au feu de bois, de chaînes où défilent, en rangs serrés, des millions de petits carrés, ronds, losanges, rectangles qu'il faut marier en paquets argentés.
   Deux ou trois jours plus tard, elles découvrent que la biscuiterie est, en réalité, une usine de munitions.

Kommandos.
   Peut-être que les « anciennes » qui affirment : « Tous les kommandos sont mauvais », ont raison. - Pourquoi « mauvais » ? - Oh ! tout simplement parce que vous ne savez pas ce que vous allez trouver Une loterie ! Et une loterie truquée où seule la banque gagne. Sur des dizaines et des dizaines de kommandos, sans doute un seul bon numéro, quelque chose dans le genre : saisonnier agricole. Mais là aussi truquage, dés pipés ; le « marchand de vaches », la Binz, les employés du bureau du travail, les amies des kapos, des chefs de chambre, les « privilégiées » sont dans la confidence et tout ce beau monde ,a quelqu'un à protéger. La liste de départ donne lieu à d'affreux marchandages et lorsque les numéros sont criés sur la place d'appel, soyez sûres que rien n'a été laissé au hasard.

Kommandos.
   Peut-être que les « anciennes » qui affirment : « Tous les kommandos sont mauvais », ont tort.
- Et pourquoi donc ?
- Oh I tout simplement parce que rien ne peut être pire que Ravensbrück. Là-bas nous serons moins nombreuses, nous travaillerons certainement en usine, en atelier, au milieu de civils, peut-être de prisonniers de guerre, de requis du S.T.O, Une direction ne peut accorder un régime particulier à chaque catégorie d'ouvriers d'une même usine, fabriquant la même chose, Et puis c'est la guerre. En dehors des camps de concentration, tout le monde est logé à la même enseigne. Restrictions. Mais restrictions cela veut dire : dans notre gamelle, deux fois, trois fois plus qu'à Ravensbrück. Dans une usine la nourriture est identique pour les ouvriers. . .
- Je vous signale qu'à Ravensbrück aussi nous vivons ensemble, « sous le même toit », SS et déportées, et que je sache, les SS sont mieux traités que nous.
- En kommando extérieur, les informations, les contacts, les échanges seront plus faciles à obtenir.
   Réfléchissez. Nous allons travailler pour le Reich qui manque de bras. Donc, considérées comme bêtes de somme et au pire uniquement comme bêtes de somme, ils seront bien obligés de nous soigner, de nous maintenir en forme, s'ils veulent que nous soyons rentables et ils le veulent. D'ailleurs les industriels payent notre location à l'administration SS : trois, quatre, cinq marks parfois sept ou huit pour les spécialistes hautement qualifiées et nous savons toutes que notre entretien ne coûte à l'administration du camp que trente ou quarante pfennigs par jour. Donc, et c'est logique, tout le monde est gagnant dans ce trafic et le commandant du camp en premier. Pour lui une morte c'est une perte quotidienne de plusieurs marks.

Kommandos.
   Les « anciennes » qui affirment: « Tous les kommandos sont mauvais », ont raison.
- Et pourquoi donc ?
- Vous oubliez que vous êtes des déportées, des numéros, des choses ; mieux encore : ils disent des Stucks, des morceaux. Des morceaux d'un tout. Morceaux innombrables, inépuisables, remplaçables à souhait, au moment, à l'instant. Vous parliez de bêtes de somme. Ridicule. Vous êtes moins qu'un animal domestique. Vous raisonnez en terme d'économie traditionnelle. Eux, en cette période, cette guerre d'exception, ont inventé une économie d'exception où l'homme prisonnier n'est plus considéré comme un homme. Il n'existe pas. Il est une pièce mécanique que l'on jette quand elle grippe. Nous sommes des pièces usagées que l'on brûle après avoir récupéré l'or des dents, les cheveux pour l'industrie textile, les miettes d'ossements calcinés pour les engrais agricoles, les cendres pour remplacer le sel que l'on jette sur les routes verglacées. Un animal domestique : cheval, vache, âne, buffle, chameau, mouton, cochon, volailles, doit être acheté, nourri, élevé, protégé. . . II est un capital inestimable en temps de guerre. De plus, en général il se mange. Il est irremplaçable. Vous, vous sortez du tonneau des Danaïdes et le « rendement» exige que vous soyez remplacée par une nouvelle arrivante au moindre signe de fatigue, d'épuisement, de maladie. Tous les kommandos sont mauvais. Vous le verrez. Vous le vivrez. . . le plus longtemps possible j'espère. Ah! j'oubliais le principal : vous n'avez pas le choix.

Kommandos.
   Le 30 avril 1942 restera la date clé du « système concentrationnaire nazi ». Ce jour-là, Oswald Pohl, chef de l'Office Central Economique et Administratif des SS définit dans une lettre à Himmler la vocation nouvelle des camps. La guerre évoluant transforme leurs structures et modifie fondamentalement leurs tâches à l'égard de l'utilisation des détenus. « La garde des détenus pour les seules raisons de sûreté, de redressement ou de prévention, n'est plus au premier plan. Le centre de gravité s'est déplacé vers le côté économique. Il faut mobiliser la main-d'œuvre détenue d'abord pour les tâches de guerre. . . »
   C'est ce jour-là qu'apparaît la notion véritable de « Stuck », de morceau. Le commandant du camp est rendu responsable du travail effectué par le déporté. Ce travail « doit être, au vrai sens du mot, épuisant pour qu'on puisse atteindre le maximum de rendement ».
   Et Oswald Pohl, qui a peur de ne pas être compris, précise : le temps de travail n'est pas limité, tout ce qui pourrait abréger ce temps de travail (repas, appels, etc.) doit être réduit au minimum. « Les déplacements et les pauses de midi, de quelque durée que ce soit, ayant pour seul but le repas sont interdits. »
   Himmler, timidement, protestera en affirmant que : quand même, malgré tout, il ne faut pas oublier le rôle éducatif de l'internement mais, pragmatique, il se range très vite aux arguments de celui qui n'est que son subordonné mais que les circonstances placent «momentanément » en avant. Qui sait?
   Albert Speer, le ministre tout-puissant de l'Armement, hésite à confier la fabrication d'obus, de grenades ou de balles de mitrailleuses à des déportés. Non par souci humanitaire ou par respect de la Convention de Genève, mais simplement parce qu'il considère que tout ce qui est façonné dans les camps de concentration par les déportés est de la plus mauvaise qualité possible.    Architecte « bien-aimé » du Führer, bâtisseur des perspectives et monuments triomphalistes du Reich de Mille ans, il se rendra en personne à la carrière de Mauthausen pour réclamer que l'on ne lui adresse plus jamais le moindre morceau de granit extrait par des « amateurs».

    En 1943, Speer oublie son perfectionnisme et visite les premières usines de munitions qui accueillent des déportés. Il se fait même photographier au milieu de pyjamas rayés et ce document encadré est accroché dans le salon d'attente de son bureau.    Aujourd'hui, Speer répète à qui veut bien l'interroger:- "En ce qui concerne les Juifs, ma conscience est loin d'être tranquille, très loin. Ils pèsent sur moi et c'est un fardeau dont je ne me débarrasserai jamais.
   Je n'étais pas antisémite. Mais lorsque je me suis inscrit au Parti, il m'a bien fallu souscrire aux idées de Hitler. J'ai le sentiment profond d'avoir été coupable de ce qui s'est passé, sans avoir été personnellement impliqué dans les exterminations que, d'ailleurs,j'ignorais. Mais, après tout, faisant partie du gouvernement, J'aurais dû les connaître, j'aurais dû faire l'effort de les connaître. . .    Si j'avais fait une enquête, j'aurais su la vérité concernant les camps et les exterminations. Je reconnais avoir eu une situation qui me permettait de faire ces enquêtes sûres et approfondies. La vérité était à portée de la main, mais pour mon compte, je ne parle que pour moi, je n'ai pas cherché à la découvrir. Rien ne pourra m'absoudre de m'en être abstenu. "

   Wernher von Braun, utilisateur dans au moins une dizaine de kommandos de « matériel » concentrationnaire, donne aujourd'hui les mêmes réponses que Speer. Et Himmler et Oswald Pohl s'ils étaient vivants le raconteraient d'une manière identique.
  Ce 30 avril 1942 naissent les kommandos extérieurs qui vont croître et se multiplier au fil des mois et devenir tentaculaires, dans la dernière année de guerre.
   Certains camps centraux donneront naissance à plus de cent sections qu'il leur sera impossible d'administrer r, d'approvisionner, de contrôler. Les commandants locaux, nouveaux seigneurs féodaux, s'accommoderont fort bien de cet état de fait. Parfois, un kommando lointain, trop important pour être « abandonné », est rattaché à un camp-mère plus proche ou devient, tout simplement, indépendant et crée de nouveaux kommandos qui, à leur tour. . .

    Tout au long des libérations du premier trimestre 1945, les Alliés découvriront ainsi plusieurs milliers de camps de concentration, comme si l'Allemagne n'était plus qu'un immense territoire-camp, comme si les Allemands vivaient tous obligatoirement « à moins de dix kilomètres d'un camp ».
   Pour le déporté, cette menace du kommando est permanente et c'est toujours avec angoisse qu'il reçoit une nouvelle affectation, même s'il veut se persuader que : - Là-bas ce ne peut être pire qu'ici.
   Car sous le nom de « kommando » se cachent d'autres « destinations » beaucoup plus inquiétantes que l'usine, la mine, le chantier : kommando du ciel (chambre à gaz et cheminée du crématoire), transport noir ou kommando sanatorium ou kommando de convalescence (camp où l'on abandonne les malades sans soins, les valides sans nourriture jusqu'à ce qu'ils s'éteignent), Bergen-Belsen, camp où l'on pratique les piqûres de benzine dans le cœur ou l'empoisonnement pur et simple (comme au « camp de jeunesse » de Ravensbrück), enfin kommandos fictifs, kommandos Mittverda de Ravensbrück (Mittverda n'a jamais existé) : les déportées sont chargées sur des camions, embarquent parfois dans des wagons, roulent quelques heures et descendent au point de départ pour être dirigées vers une chambre à gaz.
   Ce dossier, troisième et dernier Tome des Mannequins nus est consacré aux principaux kommandos de Ravensbrück (*) ; Ravensbrück, plaque tournante du travail des femmes, symbole de l'asservissement mais aussi de la Résistance, de la foi en la victoire des femmes de l'Europe.
  (*) Le kommando de Schrenfeld où les femmes fabriquaient les ailes du Messerschmitt a été présenté dans Le Camp des Femmes. Consacré au camp principal de Ravensbrück (Editions France-Empire, 1972).

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