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Les 186 marches

Christian BERNADAC

 

 

 

Les 186 marches

 

 

 

Editions Famot
1976 - 379 pages

 

 

Table des matières

 

- Mémento . . . . . . . 15
- Avant-propos . . . . . . . 17
- Une heureuse coïncidence. . . . . . . 27
- Découverte . . . . . . . 43
- El Barbas . . . . . . . 69
- Les soldats de la République . . . . . . . 71
- El Boxe . . . . . . . 87
- Matucher et la cité jardin . . . . . . . 90
- Au jour le jour . . . . . . . 94
- Les trois Casabona . . . . . . . 112
- Le massacre des Tchèques . . . . . . . 115
- L'évasion de « Fritz del Baukommando » . . . . . . . 133
- Himmler diététicien . . . . . . . 137
- Les186 marches . . . . . . . 163
- Les administrateurs du crime . . . . . . . 188
- Départ pour Grossraming . . . . . . . 224
- Les chambres à gaz . . . . . . . 227
- La loi du silence . . . . . . . 251
- Le ver dans le fruit ou « l'autre solution » . . . . . . . 253
- La grande évasion du block 20 . . . . . . . 296
- Monsieur Julien . . . . . . . 334
- La brèche la plus large . . . . . . . 336
- La fin . . . . . . . . . . . . . . . . . .351


Introduction

Des nouveaux?
- Pas pour aujourd'hui. - Demain? - Sûrement. Dans la matinée.
- Un gros arrivage ?
- Je ne sais pas! Mais le convoi annoncé comporte une longue liste de Juifs.

Luis Garcia baisse la tête .
- Fini le calme !
Il se retourne vers le grand escalier aux larges marches de granit.
- Ils ne descendront qu'après-demain.
Il choisit une pierre, la soupèse .
- Trop lourde !
Celle qu'il ramasse semble plus volumineuse, mais c'est - comme l'on dit au fond de la carrière de Mauthausen - un parfait « trompe-l'œil», une pierre « molle ». Ainsi donc, après quatre jours de « détente », « la folie » allait recommencer :
- Pourvu qu'il n'y ait pas trop de Juifs !
Et puis, à quoi bon ! Même s'ils ne sont qu'une poignée, les « marchands de bestiaux » compléteront la « centaine », à la formation des kommandos, par des condamnés.
- Ce groupe de travail, ou mieux d'extermination, était connu sous l'appellation officielle de « Baukommando n° 11 ». Le travail consistait surtout à remonter les pierres de la carrière nécessaires à la construction et, plus tard, à l'agrandissement du camp. Trois groupes distincts de déportés composaient la colonne du « Baukommando Il ».
En tête, trois « centaines » de punis de la Strafkompanie (compagnie disciplinaire). Son Oberkapo s'appelait Paul Mayer.
Au centre, les « disponibles »
- La « chair à canon » - de différentes nationalités mais surtout, pendant cette période 1941-1942, des républicains espagnols. Les « disponibles» formaient six bonnes «centaines ».
Derrière, sept ou huit « centaines » de Juifs bons à exterminer.
Les membres du groupe de tête ne pouvaient être confondus avec les autres. Chacun portait dans le dos un « triiger », support de bois maintenu par des lanières de cuir, un peu à la manière des sacs tyroliens, sur lequel étaient empilées les pierres taillées.


- Entre le porche du camp et les premières marches de la carrière, une pente assez raide. Ce trajet, en hiver, était épouvantable car le sol gelé ressemblait à une patinoire de compétition et les semelles de bois des socques, sur la glace, à des lames de patins. Les glissades nombreuses étaient dramatiques car, dans la confusion générale, certains perdaient l'équilibre et plongeaient vers la gauche, c'est-à-dire vers le précipice et le gouffre de la carrière les avalait après une chute verticale de cinquante à soixante mètres ; quant à ceux qui « partaient » en dérapage vers la droite, ils franchissaient la « zone interdite » et les miradors ouvraient le feu sur ces « fuyards ».
- Pendant deux mois et six jours, j'ai réalisé des acrobaties pour ne pas tomber dans ces deux traquenards. J'ai eu de la chance parce que j'étais jeune.
Ensuite, il y avait l'escalier. Le fameux escalier de Mauthausen. A l'époque, il n'avait que 180 marches.
C'est en mars 1942 que l'équipe des maçons de la carrière rectifia légèrement son profil et le porta à 186 marches; « notre » escalier, bancal, aux échelons disproportionnés (cinq ou six marches avaient plus de cinquante centimètres de haut) avait des paliers de terre battue.
Nous appelions les jours de grands massacres : « offensive ». Bien sûr, nous avons connu des jours plus calmes, surtout lorsqu'il n'y avait plus de Juifs ou de condamnés à exécuter, mais avec de nouvelles arrivées, les « séances » recommençaient :
- Je me souviens de la fin janvier 1942. Nous venions de connaître trois ou quatre jours relativement paisibles : seulement quelques morts ; juste ce qu'il fallait pour satisfaire les S.S. Pas trop d'énervement non plus. Des contrôles coulants : une pierre moyenne ou « molle » ne déclenchait aucune « grosse colère ». Un matin le calme fut rompu. Depuis deux jours des convois de Juifs étaient incorporés. Mauthaüsen débordait. S.S. et Kapos allaient pouvoir s'en donner à cœur joie.
- Ce matin-Ià, tout commença sur la place d'Appel, à la formation des kommandos : en quelques minutes, trente morts. . . au hasard. Et l'interminable colonne se mit en marche. La « chair à canon » était composée d'une majorité d'Espagnols, avec quelques Tchèques, Yougoslaves et Polonais. Derrière, les « centaine s» de Juifs. Les Kapos nous disaient à l'oreille : « Aujourd'hui, grosse offensive. Beaucoup de Juifs. Ne pas vous mélanger avec. Juden alle kaputt ! »


Derrière nous, d'autres « schnell », les aboiements des chiens et la musique des S.S. et des Kapos qui jouait crescendo. Le bruit des claquettes de bois sur la glace s'amplifiait. C'était comme si un troupeau de chevaux emballés s'approchait. Nous dégringolions les marches de l'escalier avec une agilité incroyable.
Nous devions nous trouver à mi-descente alors que les Juifs atteignaient la première marche. Les Kapos de notre groupe se sont déchaînés. Eux aussi avaient la peur au ventre, car les S.S., une fois entrés dans la danse, ne pouvaient plus choisir leurs victimes. Le sang les aveuglait ; pas plus de Kapo que d'Espagnol ou de Juif. Il fallait tuer. Tuer !
- Au pied de l'escalier, une dizaine de S.S. et cinq ou six Kapos de la carrière attendaient le passage des Juifs. Ils se sont fait la main sur nous : volée de coups de matraque. Histoire de s'échauffer . Un de nos Kapos, malgré une pirouette, ne put esquiver une retombée de « gummi ». Dans cette cacophonie folle, nous avons compris qu'il fallait aller ramasser des pierres de l'autre côté du ruisseau qui traversait la carrière.
Quelques Espagnols qui travaillaient là nous ont dit : « Faites attention camarades. Il y aura aujourd'hui beaucoup de morts. Beaucoup ! Il y a trop de Juifs dans le camp pour les S.S. »
- Nous avons ramassé nos pierres en courant, sans avoir trop le temps de choisir et, poussés par les Kapos, nous nous sommes rassemblés face à l'escalier. On sentait la mort. . . Sous nos yeux, le massacre était général. Plus de trente S.S., avec toutes sortes d'outils, s'acharnaient sur les Juifs. Ils frappaient comme des fous. L'un d'eux ramassa une énorme pierre et l'écrasa sur la tête d'un homme. C'était incroyable.
Nous étions blêmes, tremblants, atterrés. Les S.S. ont obligé les Juifs à prendre de gigantesques blocs de pierre. Des hommes épouvantés couraient dans tous les sens avec des visages ensanglantés.



Vers le milieu de l'escalier, un groupe important de S.S. était à l'affût. Adossés au rocher, un pistolet à la main droite, un manche de pioche à la gauche. Ils ont attendu que la compagnie disciplinaire atteigne la marche supérieure avant de se jeter sur nous. Les hommes épouvantés abandonnaient leur pierre qui roulait vers le bas, écrasant pieds et tibias. Certaines, ayant pris de la vitesse rebondissaient, semant la mort. Des hommes redescendaient, se plaquaient contre la paroi. Spectacle atroce. Inoubliable. Certains se lançaient dans le vide et s'écrasaient au fond de la carrière.
Par une chance inouïe, mon groupe est à peu près passé intact sous cette avalanche et nous avons poursuivi notre fuite vers le haut. Nous avions également abandonné nos pierres pour mieux esquiver les coups et grimper plus vite. Je me souviens qu'en arrivant aux dernières marches, nous avons ramassé des « pierres sans maître », car il était impensable de franchir le dernier contrôle, les mains dans les poches.
Nous nous sommes rassemblés avec les premières « centaines » plus heureuses que les nôtres. les S.S. essoufflés nous ont entourés. Patiemment, ils ont recherché les Juifs qui avaient réussi à se faufiler parmi nous et que désignait l'étoile de David cousue sur leur poitrine. Au passage, on cassait quelques matraques sur le crâne des déportés qui avaient « oublié » leur pierre. Une fois retrouvés, les Juifs ont été poussés vers le bord du précipice et lancés dans le vide, comme de vulgaires sacs. Les S.S., restés au bas de la carrière, ont ajusté ces corps et ouvert le feu.
Tir au pigeon sur ceux que, depuis ce jour-là, la garnison appela les « parachutistes ».
Il y eut encore, avant l'entrée au camp, d'autres meurtres plus traditionnels : quelques hommes poussés vers les barbelés et la zone interdite, hachés par les balles des miradors, crânes éclatés au « gummi » ou au manche de pioche.
- Pendant plusieurs jours, jusqu'à l'extermination de nos camarades juifs, nous avons subi ce traitement. Le spectacle, j'allais l'oublier, était supervisé, chaque jour, à la jumelle, du haut de la carrière, par le commandant Franz Ziereis et son adjoint Georges Bachmayer.
Beaucoup d'années sont passées depuis ce temps, mais ces images sont restées gravées au fond de moi-même. Comment les oublier? Comment imaginer que l'on puisse traverser de telles « offensives » en ne recevant que quelques coups de matraque.
Tragiques 186 Marches de Mauthausen.


Tous droits réservés © 2002. Jean Bardiès