Introduction
Des nouveaux?
- Pas pour aujourd'hui. - Demain? - Sûrement. Dans la matinée.
- Un gros arrivage ?
- Je ne sais pas! Mais le convoi annoncé comporte une longue liste de
Juifs.
Luis Garcia baisse la tête .
- Fini le calme !
Il se retourne vers le grand escalier aux larges marches de granit.
- Ils ne descendront qu'après-demain.
Il choisit une pierre, la soupèse .
- Trop lourde !
Celle qu'il ramasse semble plus volumineuse, mais c'est - comme l'on dit
au fond de la carrière de Mauthausen - un parfait « trompe-l'il»,
une pierre « molle ». Ainsi donc, après quatre jours de « détente », «
la folie » allait recommencer :
- Pourvu qu'il n'y ait pas trop de Juifs !
Et puis, à quoi bon ! Même s'ils ne sont qu'une poignée, les « marchands
de bestiaux » compléteront la « centaine », à la formation des kommandos,
par des condamnés.
- Ce groupe de travail, ou mieux d'extermination, était connu sous l'appellation
officielle de « Baukommando n° 11 ». Le travail consistait surtout à remonter
les pierres de la carrière nécessaires à la construction et, plus tard,
à l'agrandissement du camp. Trois groupes distincts de déportés composaient
la colonne du « Baukommando Il ».
En tête, trois « centaines » de punis de la Strafkompanie (compagnie disciplinaire).
Son Oberkapo s'appelait Paul Mayer.
Au centre, les « disponibles »
- La « chair à canon » - de différentes nationalités mais surtout, pendant
cette période 1941-1942, des républicains espagnols. Les « disponibles»
formaient six bonnes «centaines ».
Derrière, sept ou huit « centaines » de Juifs bons à exterminer.
Les membres du groupe de tête ne pouvaient être confondus avec les autres.
Chacun portait dans le dos un « triiger », support de bois maintenu par
des lanières de cuir, un peu à la manière des sacs tyroliens, sur lequel
étaient empilées les pierres taillées.

- Entre le porche du camp et les premières marches de la carrière, une
pente assez raide. Ce trajet, en hiver, était épouvantable car le sol
gelé ressemblait à une patinoire de compétition et les semelles de bois
des socques, sur la glace, à des lames de patins. Les glissades nombreuses
étaient dramatiques car, dans la confusion générale, certains perdaient
l'équilibre et plongeaient vers la gauche, c'est-à-dire vers le précipice
et le gouffre de la carrière les avalait après une chute verticale de
cinquante à soixante mètres ; quant à ceux qui « partaient » en dérapage
vers la droite, ils franchissaient la « zone interdite » et les miradors
ouvraient le feu sur ces « fuyards ».
- Pendant deux mois et six jours, j'ai réalisé des acrobaties pour ne pas tomber dans ces deux traquenards. J'ai eu de la
chance parce que j'étais jeune.
Ensuite, il y avait l'escalier. Le fameux escalier de Mauthausen. A l'époque, il n'avait que 180 marches.
C'est en mars 1942 que l'équipe des maçons de la carrière rectifia légèrement
son profil et le porta à 186 marches; « notre » escalier, bancal, aux
échelons disproportionnés (cinq ou six marches avaient plus de cinquante
centimètres de haut) avait des paliers de terre battue.
Nous appelions les jours de grands massacres : « offensive ». Bien sûr,
nous avons connu des jours plus calmes, surtout lorsqu'il n'y avait plus
de Juifs ou de condamnés à exécuter, mais avec de nouvelles arrivées,
les « séances » recommençaient :
- Je me souviens de la fin janvier 1942. Nous venions de connaître trois
ou quatre jours relativement paisibles : seulement quelques morts ; juste
ce qu'il fallait pour satisfaire les S.S. Pas trop d'énervement non plus.
Des contrôles coulants : une pierre moyenne ou « molle » ne déclenchait
aucune « grosse colère ». Un matin le calme fut rompu. Depuis deux jours
des convois de Juifs étaient incorporés. Mauthaüsen débordait. S.S.
et Kapos allaient pouvoir s'en donner à cur joie.
- Ce matin-Ià, tout commença sur la place d'Appel, à la formation des
kommandos : en quelques minutes, trente morts. . . au hasard. Et l'interminable
colonne se mit en marche. La « chair à canon » était composée d'une majorité
d'Espagnols, avec quelques Tchèques, Yougoslaves et Polonais. Derrière,
les « centaine s» de Juifs. Les Kapos nous disaient à l'oreille : « Aujourd'hui,
grosse offensive. Beaucoup de Juifs. Ne pas vous mélanger avec. Juden
alle kaputt ! »

Derrière nous, d'autres « schnell », les aboiements des chiens et la
musique des S.S. et des Kapos qui jouait crescendo. Le bruit des claquettes
de bois sur la glace s'amplifiait. C'était comme si un troupeau de chevaux
emballés s'approchait. Nous dégringolions les marches de l'escalier
avec une agilité incroyable.
Nous devions nous trouver à mi-descente alors que les Juifs atteignaient
la première marche. Les Kapos de notre groupe se sont déchaînés. Eux
aussi avaient la peur au ventre, car les S.S., une fois entrés dans
la danse, ne pouvaient plus choisir leurs victimes. Le sang les aveuglait
; pas plus de Kapo que d'Espagnol ou de Juif. Il fallait tuer. Tuer
!
- Au pied de l'escalier, une dizaine de S.S. et cinq ou six Kapos de
la carrière attendaient le passage des Juifs. Ils se sont fait la main
sur nous : volée de coups de matraque. Histoire de s'échauffer . Un
de nos Kapos, malgré une pirouette, ne put esquiver une retombée de
« gummi ». Dans cette cacophonie folle, nous avons compris qu'il fallait
aller ramasser des pierres de l'autre côté du ruisseau qui traversait
la carrière.
Quelques Espagnols qui travaillaient là nous ont dit : « Faites attention
camarades. Il y aura aujourd'hui beaucoup de morts. Beaucoup ! Il y
a trop de Juifs dans le camp pour les S.S. »
- Nous avons ramassé nos pierres en courant, sans avoir trop le temps
de choisir et, poussés par les Kapos, nous nous sommes rassemblés face
à l'escalier. On sentait la mort. . . Sous nos yeux, le massacre était
général. Plus de trente S.S., avec toutes sortes d'outils, s'acharnaient
sur les Juifs. Ils frappaient comme des fous. L'un d'eux ramassa une
énorme pierre et l'écrasa sur la tête d'un homme. C'était incroyable.
Nous étions blêmes, tremblants, atterrés. Les S.S. ont obligé les Juifs
à prendre de gigantesques blocs de pierre. Des hommes épouvantés couraient
dans tous les sens avec des visages ensanglantés.

Vers le milieu de l'escalier, un groupe important de S.S. était à l'affût.
Adossés au rocher, un pistolet à la main droite, un manche de pioche
à la gauche. Ils ont attendu que la compagnie disciplinaire atteigne
la marche supérieure avant de se jeter sur nous. Les hommes épouvantés
abandonnaient leur pierre qui roulait vers le bas, écrasant pieds et
tibias. Certaines, ayant pris de la vitesse rebondissaient, semant la
mort. Des hommes redescendaient, se plaquaient contre la paroi. Spectacle
atroce. Inoubliable. Certains se lançaient dans le vide et s'écrasaient
au fond de la carrière.
Par une chance inouïe, mon groupe est à peu près passé intact sous cette
avalanche et nous avons poursuivi notre fuite vers le haut. Nous avions
également abandonné nos pierres pour mieux esquiver les coups et grimper
plus vite. Je me souviens qu'en arrivant aux dernières marches, nous
avons ramassé des « pierres sans maître », car il était impensable de
franchir le dernier contrôle, les mains dans les poches.
Nous nous sommes rassemblés avec les premières « centaines » plus heureuses
que les nôtres. les S.S. essoufflés nous ont entourés. Patiemment, ils
ont recherché les Juifs qui avaient réussi à se faufiler parmi nous
et que désignait l'étoile de David cousue sur leur poitrine. Au passage,
on cassait quelques matraques sur le crâne des déportés qui avaient
« oublié » leur pierre. Une fois retrouvés, les Juifs ont été poussés
vers le bord du précipice et lancés dans le vide, comme de vulgaires
sacs. Les S.S., restés au bas de la carrière, ont ajusté ces corps et
ouvert le feu.
Tir au pigeon sur ceux que, depuis ce jour-là, la garnison appela les
« parachutistes ».
Il y eut encore, avant l'entrée au camp, d'autres meurtres plus traditionnels
: quelques hommes poussés vers les barbelés et la zone interdite, hachés
par les balles des miradors, crânes éclatés au « gummi » ou au manche
de pioche.
- Pendant plusieurs jours, jusqu'à l'extermination de nos camarades
juifs, nous avons subi ce traitement. Le spectacle, j'allais l'oublier,
était supervisé, chaque jour, à la jumelle, du haut de la carrière,
par le commandant Franz Ziereis et son adjoint Georges Bachmayer.
Beaucoup d'années sont passées depuis ce temps, mais ces images sont
restées gravées au fond de moi-même. Comment les oublier? Comment imaginer
que l'on puisse traverser de telles « offensives » en ne recevant que
quelques coups de matraque.
Tragiques 186 Marches de Mauthausen.

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