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Les médecins de l'impossible

Christian BERNADAC

 

 

 

LES MEDECINS DE L'IMPOSSIBLE

 

 

Editions Famot
1978 - 374 pages

 

Table des matières

 

- Pourquoi . . . . . . . 9
- Nuit et brouillard sur Natzweiler . . . . . . . 15
- Du « convoi de la mort » aux camps du Neckar . . . . . . . 26
- Le royaume de Himmler : Oranienburg. . . . . 39
- Falkensee passe du vert au rouge . . . . . . . 52
- Thekla . . . . . . . 60
- Mauthausen . . . . . . 61
- Le « centre aéré » d'Ebensee ! . . . . . . . 73
- Melk . . . . . . . 93
- La dernière nuit des malades de M6dling . . . . . . . 100
- Gusen : la gare du paradis . . . . . . . 106
- Dachau . . . . . . . 112
- Le petit chien de Scherzingen . . . . . . . 131
- Allach . . . . . . . 135
- L'enfer des femmes : Ravensbrück . . . . . . . 141
- La « miraculée » de Zwodau . . . . . . . 158
- Les enfants de Ravensbrück . . . . . . . 167
- La « petite mère » des enfants de Salaspils . . . . . . . 178
- Neuengamme . . . . . . . 184
- Les Kommandos . . . . . . . 198
- Protection « spéciale » . . . . . . . 212
- Mutilation volontaire . . . . . . . 214

- Sand-Bostel . . . . . . . . . 218
- La parenthèse de Wittlich . . . . . . . . . 228
- Un petit camp inconnu : Radeberg . . . . . . . . . 234
- Buchenwald . . . . . . . . . 239
- Erreur de diagnostic . . . . . . . . . 256
- Mühlhausen, le camp sans morts . . . . . . . . . 263
- Dora . . . . . . . . . 278
- Les trois bons larrons d'Hinzert . . . . . . . . . 288
- Le paradis belge d'Esterwegen . . . . . . . . . 294
- Un braconnier dans la chasse gardée de Gross-Rosen . . . . . . . . . 298
- Les garages de Nordhausen . . . . . . . . . 301
- Auschwitz, haut lieu de la solution finale. . . . . . . . . . 309
- Dans les ruines du ghetto de Varsovie . . . . . . . . . 339
- Le mouroir de Bergen-Belsen . . . . . . . . . 345
- Bibliographie . . . . . . . . . 363

Préface
 

POURQUOI ?
  Au cours de la Seconde Guerre mondiale, d'innombrables demandes de renseignements sur les conditions d'existence des déportés aboutirent dans les différents centres de la « Croix-Rouge », Nationale ou Internationale.
   Jusqu'à la libération des camps, les familles reçurent une réponse : « A l'arrivée, les intéressés sont soumis à une visite médicale et débarrassés de tous leurs vêtements qui sont passés à l'étuve. Ils sont rasés des pieds à la tête et douchés dans des installations sanitaires modèles. Ils sont employés à des travaux de force : empierrement des routes, terrassement, déboisement, débardage, etc. Ils sont groupés par nationalités. Le matin, on reçoit un demi-litre de café, quatre cents grammes de pain, un peu de graisse, un gros morceau de saucisson ou quelque chose d'analogue. A midi, au moment de l'interruption de travail est distribué un demi-Iitre de café ; enfin, au retour du travail, vers 17 h 30, on perçoit une bonne soupe épaisse. Le contenu des colis sert à corser le repas du soir. Huit heures de sommeil ; douze heures de travail. Le réveil à 4 heures, mais on ne part au travail qu'à six. L'état sanitaire est très bon. Chaque jour, visite médicale. Il y a de nombreux médecins, un hôpital ; en somme, c'est comme au régiment. »
   Des casernes idylliques où périront des millions d'hommes, de femmes, d'enfants. Sur les 293 000 déportés français, 42 000 seulement connaîtront la joie d'accueillir leurs libérateurs. Ce petit groupe, miné par les épreuves physiques, l'encombrement, la sous-alimentation, la maladie, fondra très rapidement.
   Aujourd'hui, vingt-trois ans plus tard : moins de 15 000 survivants... Demain...
   Par rapport à l'ensemble des déportés, les médecins ont connu un régime de « faveu r». Cette amélioration relative des conditions d'internement éclate dans les statistiques : un médecin sur deux a retrouvé les siens au printemps 1945.
   Après avoir partagé le sort commun, la plupart avaient réussi à franchir les portes des infirmeries (Revier). Là, à l'abri des intempéries, ils recevaient un lit, une nourriture régulière et moins de coups que leurs camarades. Dans ces blocks, ils sont devenus les « Médecins de l'Impossible ». Ils ont arraché à la mort,- je pense qu'aucun déporté ne me contredira - au moins la moitié de ceux qui sont revenus. Ils n'avaient que leurs mains et ces mains ont façonné de véritables « miracles ».
   Alors que le manque de médicaments, leur position médicale subalterne (ils devaient obéir aux médecins SS, aux kapos, aux infirmiers, parfois aux garçons de salle) les condamnaient à une thérapeutique contemplative, leur volonté, leur dévouement, mais aussi leur compétence, leur attachement aux règles sacrées de la profession, leur courage, leur union, ont provoqué des résultats stupéfiants. Dans les derniers mois de l'expérience concentrationnaire, ces mois horribles marqués par l'affolement généralisé des SS, les évacuations, l'engorgement des centres de repli, les épidémies, les médecins déportés ont éliminé des « reviers » ces « soignants approximatifs » maintenus en place par l'ancienneté, le crime, la collaboration, la servitude aveugle, les coalitions nationales ou simplement les intrigues. Dans cette période, le fait est reconnu par toutes les nations, les médecins français « occupèrent » huit infirmeries sur dix.

   L'action des médecins a été « facilitée » par une modification profonde de « l'esprit » de la déportation voulue par les Allemands. De 1933 à 1942, les camps, véritables « séminaires » voués à la rééducation ou à l'extermination des opposants, se passent fort bien d'infirmeries. Ceux qui disposent d'assez de ressources en eux-mêmes pour se plier aux exigences de la discipline et des Kommandos de travail, ne sont « autorisés », en aucun cas, à tomber malades ou à se blesser. S'ils enfreignent le règlement, ils sont éliminés par piqûre d'essence. Geste d'humanité ! Le Führer n'a-t-il pas signé un décret instituant l'euthanasie des inutiles, le jour où ses troupes franchissaient la frontière polonaise ? En 1942, la guerre évoluant, les notions de rendement, de productivité réapparaissent dans les rapports de l'Inspection Générale des Camps ; la « vocation » de sauvetage des détenus par la rééducation dans le travail, est rangée dans le magasin des utopies.
   Le 30 avril 1942, Oswald Pohl, chef de l'Office Central Economique et Administratif des SS écrivait à Himmler : « La guerre a manifestement changé la structure des camps de concentration et modifié fondamentalement leur tâche à l'égard de l'utilisation des détenus. La garde des détenus pour les seules raisons de sûreté, de redressement ou de prévention, n'est plus au premier plan. Le centre de gravité s'est maintenant déplacé vers le côté économique. Il faut mobiliser la main-d'œuvre détenue pour les tâches de guerre. Le commandant du camp est seul responsable du travail effectué par les travailleurs. Ce travail doit être, au vrai sens du mot, épuisant pour qu'on puisse atteindre le maximum de rendement. . . Le temps de travail n'est pas limité, la durée dépend de l'organisation du travail dans le camp et est déterminée par le commandant du camp seul. Tout ce qui pourrait abréger la durée de travail (temps de repas, appels, etc.) doit être réduit au strict minimum. Les déplacements et les pauses de midi, de quelque durée que ce soit, ayant pour seul but les repas, sont interdits. »
  Ces instructions seront suivies à la lettre et bien souvent dépassées par excès de zèle ou simple cruauté. Pour maintenir en état de marche les batailIons d'esclaves, les commandants de camps découvrent qu'ils disposent sur leurs chantiers de travailleurs-médecins. Pourquoi ne pas les utiliser?
  Après avoir présenté dans « Les Médecins Maudits » l'aventure criminelle des chercheurs nazis qui pratiquèrent sur plusieurs milliers de cobayes humains, différentes expériences médicales, j'ai voulu publier un dossier consacré aux médecins déportés et à leur action dans les camps de concentration. Il n'était pas question pour moi d'étudier la pathologie particulière des camps, de nombreuses thèses ont été consacrées à ce sujet et je ne suis pas médecin. Je me suis intéressé aux hommes pour essayer de comprendre comment ils sont devenus ces « Médecins de l'Impossible». J'ai travaillé en journaliste, recherchant et retrouvant cent cinquante médecins ayant exercé dans les Reviers, près de cent infirmiers. trois cents déportés protégés, cachés. guéris ou amputés par leurs camarades. Au cours de cette enquête j'ai reçu ou consulté soixante manuscrits inédits, écrits spécialement pour la réalisation de cet ouvrage. De plus, de nombreux médecins ont publié des récits de déportation dans les mois de convalescence qui ont suivi leur libération et déposé devant les tribunaux chargés de juger les criminels de guerre.
   J'ai tenu à respecter scrupuleusement ces témoignages, utilisant de préférence les « inédits », m'effaçant toujours devant les citations de ceux qui, dans cet univers de douleur et de violence, ont introduit la bonté et l'espoir. Je pense que chaque survivant de chaque camp a son « Médecin de l'Impossible ».
 
Christian Bernadac - Préface de Les Médecins de l’impossible (1968)

  1. Réponse reçue par une Française qui, le 15 mars 1945, réclamait des renseignements sur la vie de son mari (matricule 38.820), déporté à Buchenwald.


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