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Nadine Heftler, Auschwitz

Nadine HEFTER

 

 

 

SI TU T'EN SORS
Auschwitz 1944 - 1945

 

 

Editions La Découverte
1992 - 189 pages

 

Extraits de la préface de
Pierre Vidal-Naquet

   « Tu sais, si tu t'en sors, c'est une bien belle école... » Ces mots qui ont fourni son titre au livre de Nadine Heftler furent les derniers qu'elle entendit de son père, Gaston Heftler, sur la rampe de Birkenau, le 2 juin 1944.
   Je pense qu'il était nécessaire, qu'il était indispensable de publier ce livre, et je voudrais dire pourquoi. C'est le récit des onze mois passés par cette jeune fille dans les camps nazis et publié tel qu'elle l'a écrit en 1946, peu après son retour en France. Elle l'a écrit en quelque sorte en dialogue avec ses parents, avec son père dont elle fut séparée immédiatement, avec sa mère qui, épuisée, fut selon ce qui a été dit, sur place, à Nadine, gazée le 14 octobre 1944.
   Elle l'a écrit comme on rédige, pour ceux que l'on aime, le texte d'une stèle funéraire, un écrit, pour ceux qui n'ont pas de tombe.
   Ce texte, il fallait le publier tel quel, avec simplement quelques minuscules corrections relevant de l'orthographe ou de la syntaxe. Car il faut considérer ce livre d'abord comme un document, comme un fossile qui réapparaît après un enfouissement de plusieurs décennies. C'est d'abord à ce titre qu'il peut et doit intéresser, voire passionner, le lecteur d'aujourd'hui.
   Nadine Heftler n'est ni David Rousset, ni Primo Levi. Et pourtant, par delà le divers historique, elle nous apporte quelque chose d'essentiel et de nouveau : quoi ? Elle-même. Qui est-elle ? Une enfant, une bourgeoise française de quinze ans.
   Qu'il y ait eu chez elle "initiation" au sens que les anthropologues donnent à ce mot, initiation à un monde dans lequel elle a voulu, avec acharnement, survivre, ne fait absolument aucun doute. Initiation au double sens de ce mot : adaptation à un univers nouveau, et changement de classe d'âge, entrée dans l'âge adulte.
   L'épisode central, celui qui donne la clef et le sens de tout le livre est évidemment la séparation d'avec la mère, suivie de la mort de celle-ci.
« Jusque-là, en réalité, je n'existais pas, je n'avais aucune personnalité, aucune force en moi-même. Maman partie, j'avais la sensation de naître subitement à la vie. De zéro que j'étais, le mot n'est pas trop fort, il fallait que je devienne en quelques minutes une unité. »


Avant propos

   J'avais dix-huit ans lorsque j'ai écrit ce qui suit. C'était en 1946...
   Ma chère petite maman, je me sens en ce moment tout près de toi, et cela m'inspire pour écrire ces quelques pages. Je pense qu'il faut, que c'est un devoir pour moi de décrire la tragédie qui nous est arrivée à tous trois, parce que ni toi ni papa n'êtes là pour le dire aux autres. Il faut qu'on sache à quel point vous avez souffert physiquement et moralement avant d'avoir été assassinés.
   J'espère que maintenant vous vous êtes retrouvés aux Cieux, et que, chaque fois que j'ajouterai quelques lignes à ces « souvenirs », vous serez tout près de moi et que nous pourrons presque nous parler.
   Cependant, quelque chose m'inquiète : il me semble que, lorsque je rêve de vous, nous ne nous entendons pas, et que nous nous disputons même. Je vous en supplie, faites-moi connaître vos désirs, et je vous promets de faire toujours de mon mieux pour continuer à me conduire dans la vie de la même manière que si vous étiez encore sur terre. Cela n'a aucun rapport avec ce que j'écrirai plus loin, mais depuis si longtemps j'ai envie de vous parler que c'est en formulant ce que l'ai sur le cœur que j'y parviendrai le mieux.
   Si j'essaie de rapporter cette terrible histoire, c'est aussi pour être sûre de la conserver intacte dans mon esprit. Je veux que le monde ait le plus de témoignages possibles sur les horreurs des camps nazis, et surtout que les Français gardent une haine féroce contre les Allemands.
   Ce que les Boches ont fait est une chose qui a réellement existé, tout le monde peut en être témoin ; on en voit des reproductions partout, dans les cinémas, les expositions, ceux qui ont été eux-mêmes dans les camps racontent leurs souffrances, c'est donc vrai, c'est une atrocité incroyable, mais cependant il faut la croire et se méfier à jamais de nos terribles voisins.
 
Paris, le 15 janvier 1946


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