Avertissement
Avec « Le Dernier Camp », je pense avoir bouclé la boucle.
Ce volume m'est le plus cher, pour des raisons que l'on comprendra facilement
au fil des pages de ce livre.
A son retour de Neubrandeburg, une succursale de Ravensbrück,
Micheline Maurel écrivit « Un Camp très Ordinaire ». Peut-être « Le
Dernier Camp » aurait-il dû s'appeler « Une Déportation très Ordinaire
» car son héros, ce Rouge-Gorge (le pseudonyme qui avait été attribué
à mon père dans son réseau de résistance), bien qu'étant l'homme que
j'aime et que j'admire le plus au monde, n'est pas - à première vue
- un être d'exception. Paisible, tolérant, effacé, imperturbable et
efficace, il n'a pas le brillant de ces régiments de « monstres sacrés
», dont le seul nom provoque rassemblements, applaudissements et soupirs.
Un héros ordinaire pour une déportation ordinaire. Mais quel homme !
quel père ! quel héros ! quelqu'un de vrai.
J'ai choisi de présenter ce récit-témoignage à la première
personne. Celui qui parle, qui raconte, c'est mon père. J'ai utilisé
ses notes, les pages et les pages rapides qu'il noircissait ces dix
dernières années, à ma demande. Mais surtout, j'ai gardé au fond de
l'oreille sa voix, ses mots, son rythme. Et puis, je sais qu'il est
là, derrière moi, me tenant la main. J'espère ne pas l'avoir trahi en
reconstituant le puzzle, en me mettant, pour la première fois, à sa
place.
Si j'en ai décidé autrement aujourd'hui, ce n'est
pas dans l'intention de « fabriquer » un héros de plus - Rouge-Gorge
dit toujours : « Les seuls héros sont ceux
qui sont morts. Lorsque l'on est un survivant, c'est que l'on ne s'est
pas assez engagé, que l'on n'est pas allé assez loin » -
mais simplement de mieux faire connaître un homme, comme il en existait
quelques centaines, peut-être un ou deux milliers au début de la guerre.
Des Français moyens. Simples. Sans arrière-pensées. Ceux dont on
ne parle jamais dans l'histoire , dans les livres. Des hommes sans importance.

La logique des circonstances aurait voulu qu'il devint,
dès juin 1940, une sorte de « Nain Jaune » effacé, tapi dans la poussière
des coulisses. Ses parents, son éducation et l'habit ombré de fonctionnaire
qu'il portait le prédestinaient à ce renoncement. Ajoutez à cela, la
facilité d'accepter ce qui semblait, alors, inexorable et sans doute
irréversible. La majorité des Français, on le sait et on le dit aujourd'hui,
firent ce choix. La compagnie des vainqueurs et de ceux qui par leur
abandon favorisaient la « légitimité » du Nouveau Pouvoir pouvant paraître
plus enrichissante que la fréquentation de vaincus entêtés, décidés
non seulement à sauver les apparences mais - encouragés par des Partis
de l'extérieur - à reprendre la lutte armée.
La couleur du temps, en cette fin de siècle, étant
à la nostalgie sur fond d'oubli et de mélange des genres, c'est dans
les rangs de ces indifférents fatalistes qui n'étaient pas tous des
collaborateurs (mais le non-engagement n'est-il pas une forme d'encouragement
?) que se recrutent les héros contemporains de nos romans, récits, feuilletons
ou longs métrages.
Pour accentuer la confusion, le titre de Déporté, seule
« valeur » restant encore aux rares survivants des camps de concentration,
est confisqué par les anciens requis du Service du Travail Obligatoire,
volontaires ou non et un Georges Marchais grâce à ce tour de passe-passe
peut, sans sourciller, devenir pour des millions de jeunes Français,
pour qui la Seconde Guerre mondiale n'est plus qu'une page de notre
histoire, le plus célèbre « déporté » de France.
C'est par Oranienburg Sachsenhausen, le « Dernier
Camp », que j'aurais dû ouvrir cette longue enquête en plus de
dix volumes sur « l'univers concentrationnaire » parce qu'Oranienburg
Sachsenhausen, moins connu en France que Dachau, Buchenwald, Mauthausen
ou Auschwitz était le tout premier « centre de rééducation et d'internement
» créé par Hitler et Himmler et que très rapidement il devint « le camp
des camps » , siège de la direction de l'administration et de l'inspection
de tous les autres camps de concentration ou kommandos, « laboratoire
» expérimental du « système » , « école » de la hiérarchie et des gardiens,
« propriété privée » d'Himmler qui pouvait ainsi, à l'abri des regards,
monter ses opérations spéciales et assouvir sa soif d'expérimentation
dans tous les domaines, camp « trompe il» enfin pour les
enquêteurs, les commissions, les envoyés spéciaux des différents gouvernements
alliés d'Hitler qui n'étaient autorisés à visiter qu'une minuscule partie
du territoire, peuplée de « spécimens » représentatifs de cette
sous-humanité « née pour pervertir et détruire ». Inutile de préciser
que les « pensionnaires » offerts à la vue des dignitaires de
l'Axe avaient été spécialement entraînés à subir ces épreuves.
Tous ces particularismes d'Oranienburg ont été abordés
dans mes précédents dossiers. Avec « Le Dernier Camp » , je pense avoir
bouclé la boucle. Ce volume m'est le plus cher, pour des raisons que
l'on comprendra facilement en lisant les pages qui vont suivre. A son
retour de Neubrandebourg, une succursale de Ravensbruck, Micheline Maurel
écrivit « Un Camp très Ordinaire ». Peut-être « Le Dernier Camp » aurait-il
dû s'appeler « Une Déportation très Ordinaire " car son héros, ce Rouge-Gorge
(le pseudo qui avait été attribué à mon père dans son réseau de résistance)
bien qu'étant l'homme que j'aime et que j'admire le plus au monde, n
est pas - à première vue - un être d'exception. Paisible, tolérant,
effacé, imperturbable et efficace, il n'a pas le brillant de ces régiments
de « monstres sacrés » dont !e seul nom provoque rassemblements,
applaudissements. et soupirs. Un héros ordinaire pour une déportatIon
ordinaire, mais que l'on me pardonne de trouver plus de grandeur aux
« aventures " de Rouge-Gorge et de ses amis qu'à celles de toutes ces
« Bêtes à Bon Dieu » qui firent, pour le malheur de la France, un autre
choix.
