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Le Rouge-Gorge de Bernadac

Christian BERNADAC

 

 

LE ROUGE - GORGE

Le dernier camp

 

Editions France Empire
1980 - 284 pages

 


Avertissement

   Avec « Le Dernier Camp », je pense avoir bouclé la boucle. Ce volume m'est le plus cher, pour des raisons que l'on comprendra facilement au fil des pages de ce livre.
   A son retour de Neubrandeburg, une succursale de Ravensbrück, Micheline Maurel écrivit « Un Camp très Ordinaire ». Peut-être « Le Dernier Camp » aurait-il dû s'appeler « Une Déportation très Ordinaire » car son héros, ce Rouge-Gorge (le pseudonyme qui avait été attribué à mon père dans son réseau de résistance), bien qu'étant l'homme que j'aime et que j'admire le plus au monde, n'est pas - à première vue - un être d'exception. Paisible, tolérant, effacé, imperturbable et efficace, il n'a pas le brillant de ces régiments de « monstres sacrés », dont le seul nom provoque rassemblements, applaudissements et soupirs. Un héros ordinaire pour une déportation ordinaire. Mais quel homme ! quel père ! quel héros ! quelqu'un de vrai.
   J'ai choisi de présenter ce récit-témoignage à la première personne. Celui qui parle, qui raconte, c'est mon père. J'ai utilisé ses notes, les pages et les pages rapides qu'il noircissait ces dix dernières années, à ma demande. Mais surtout, j'ai gardé au fond de l'oreille sa voix, ses mots, son rythme. Et puis, je sais qu'il est là, derrière moi, me tenant la main. J'espère ne pas l'avoir trahi en reconstituant le puzzle, en me mettant, pour la première fois, à sa place.

   Si j'en ai décidé autrement aujourd'hui, ce n'est pas dans l'intention de « fabriquer » un héros de plus - Rouge-Gorge dit toujours : « Les seuls héros sont ceux qui sont morts. Lorsque l'on est un survivant, c'est que l'on ne s'est pas assez engagé, que l'on n'est pas allé assez loin » - mais simplement de mieux faire connaître un homme, comme il en existait quelques centaines, peut-être un ou deux milliers au début de la guerre. Des Français moyens. Simples. Sans arrière-pensées. Ceux dont on ne parle jamais dans l'histoire , dans les livres. Des hommes sans importance.

   La logique des circonstances aurait voulu qu'il devint, dès juin 1940, une sorte de « Nain Jaune » effacé, tapi dans la poussière des coulisses. Ses parents, son éducation et l'habit ombré de fonctionnaire qu'il portait le prédestinaient à ce renoncement. Ajoutez à cela, la facilité d'accepter ce qui semblait, alors, inexorable et sans doute irréversible. La majorité des Français, on le sait et on le dit aujourd'hui, firent ce choix. La compagnie des vainqueurs et de ceux qui par leur abandon favorisaient la « légitimité » du Nouveau Pouvoir pouvant paraître plus enrichissante que la fréquentation de vaincus entêtés, décidés non seulement à sauver les apparences mais - encouragés par des Partis de l'extérieur - à reprendre la lutte armée.
   La couleur du temps, en cette fin de siècle, étant à la nostalgie sur fond d'oubli et de mélange des genres, c'est dans les rangs de ces indifférents fatalistes qui n'étaient pas tous des collaborateurs (mais le non-engagement n'est-il pas une forme d'encouragement ?) que se recrutent les héros contemporains de nos romans, récits, feuilletons ou longs métrages.
   Pour accentuer la confusion, le titre de Déporté, seule « valeur » restant encore aux rares survivants des camps de concentration, est confisqué par les anciens requis du Service du Travail Obligatoire, volontaires ou non et un Georges Marchais grâce à ce tour de passe-passe peut, sans sourciller, devenir pour des millions de jeunes Français, pour qui la Seconde Guerre mondiale n'est plus qu'une page de notre histoire, le plus célèbre « déporté » de France.

   

    C'est par Oranienburg Sachsenhausen, le « Dernier Camp », que j'aurais dû ouvrir cette longue enquête en plus de dix volumes sur « l'univers concentrationnaire » parce qu'Oranienburg Sachsenhausen, moins connu en France que Dachau, Buchenwald, Mauthausen ou Auschwitz était le tout premier « centre de rééducation et d'internement » créé par Hitler et Himmler et que très rapidement il devint « le camp des camps » , siège de la direction de l'administration et de l'inspection de tous les autres camps de concentration ou kommandos, « laboratoire » expérimental du « système » , « école » de la hiérarchie et des gardiens, « propriété privée » d'Himmler qui pouvait ainsi, à l'abri des regards, monter ses opérations spéciales et assouvir sa soif d'expérimentation dans tous les domaines, camp « trompe œil» enfin pour les enquêteurs, les commissions, les envoyés spéciaux des différents gouvernements alliés d'Hitler qui n'étaient autorisés à visiter qu'une minuscule partie du territoire, peuplée de « spécimens » représentatifs de cette sous-humanité « née pour pervertir et détruire ». Inutile de préciser que les « pensionnaires » offerts à la vue des dignitaires de l'Axe avaient été spécialement entraînés à subir ces épreuves.
   Tous ces particularismes d'Oranienburg ont été abordés dans mes précédents dossiers. Avec « Le Dernier Camp » , je pense avoir bouclé la boucle. Ce volume m'est le plus cher, pour des raisons que l'on comprendra facilement en lisant les pages qui vont suivre. A son retour de Neubrandebourg, une succursale de Ravensbruck, Micheline Maurel écrivit « Un Camp très Ordinaire ». Peut-être « Le Dernier Camp » aurait-il dû s'appeler « Une Déportation très Ordinaire " car son héros, ce Rouge-Gorge (le pseudo qui avait été attribué à mon père dans son réseau de résistance) bien qu'étant l'homme que j'aime et que j'admire le plus au monde, n est pas - à première vue - un être d'exception. Paisible, tolérant, effacé, imperturbable et efficace, il n'a pas le brillant de ces régiments de « monstres sacrés » dont !e seul nom provoque rassemblements, applaudissements. et soupirs. Un héros ordinaire pour une déportatIon ordinaire, mais que l'on me pardonne de trouver plus de grandeur aux « aventures " de Rouge-Gorge et de ses amis qu'à celles de toutes ces « Bêtes à Bon Dieu » qui firent, pour le malheur de la France, un autre choix.



Postface
 

Le vingt mars mille neuf cent quarante-sept, devant les accusations des membres du Réseau Alliance mais aussi au vu des documents secrets de l'Abwehr ( en particulier ceux de Lille) retrouvés, le « colonel P », P comme Panthère, devenu entre-temps général, est arrêté.
   Les archives du contre-espionnage allemand établissent la preuve que le « colonel » a accepté pour avoir la vie sauve de trahir, de dénoncer, de prendre contact avec le général de Gaulle à la demande de Berlin, qu'il a reçu un matricule, un pseudo « Titus », un salaire mensuel important. . .
   Roger Wybot, le chef de la Direction de la Sûreté du Territoire (D.S.T.) est chargé de l'enquête. Il confronte « le général » avec Robert Bernadac. Le « Général » craque :
- Je savais bien, Rouge-Gorge, qu'il faudrait un jour que je paye tout cela. J e vous demande pardon
Robert Bernadac :
- A votre avis, vous méritez quoi ?
- La mort. Monsieur Wybot, je demande un revolver. Et que l'on me laisse seul.

  Roger Wybot lui refusa « cet honneur ».
   Le vingt-deux septembre mille neuf cent quarante-neuf, le commissaire du gouvernement plaide « qu'il existe une prévention suffisamment établie contre le général. . . d'avoir entretenu des intelligences avec l'ennemi » et demande que soit appliqué un châtiment exemplaire.
  Le général sera purement et simplement relaxé. A peine lui reprochera-t-on "quelques imprudences et un peu de légèreté, incompréhensibles chez un général français"
  Robert Bernadac n'a toujours pas compris. Ni ses amis du Réseau Alliance et d'Oranienburg. Ni probablement « le général » .


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