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Au fond des ténénèbres

Gitta SERENY

 

 

 

AU FOND DES TENEBRES

 

 

Editions Famot
1976 - 443 pages

 

Préface

    Mes entretiens avec Franz Stangl, commandant de Sobibor et de Treblinka, dont une version abrégée est parue à Londres dans le Daily Telegraph Magazine d'octobre 1971 (puis dans d'autres magazines du monde entier), forment la charpente de ce livre : son noyau. Mais ils n'en constituent, en fait, qu'une petite partie.
   L'idée de parler avec Stangl m'était venue à l'origine en 1970 lorsque j'assistai à son procès en Allemagne (comme j'avais assisté à d'autres procès de criminels de guerre nazis dans le cadre de mon travail de journaliste). Je me rendis compte à cette occasion que, quelle que pût être sa personnalité par ailleurs, contrairement à beaucoup d'accusés que j'avais eu la possibilité d'observer, c'était un individu d'une certaine intelligence.
   Il a été le seul commandant d'un camp d'extermination à comparaître dans un procès. Si étrange que cela paraisse, quatre hommes seulement ont rempli ces fonctions : l'un d'eux est mort, deux autres se sont arrangés pour disparaître. Je pressentais depuis plusieurs années qu'en dépit de la masse de livres et de films consacrés à l'époque nazie, il manquait encore à notre compréhension toute une dimension de réactions et de comportements reliés profondément aux pressions et aux dangers qui nous assiègent aujourd'hui et qui peuvent nous menacer dans l'avenir. Films consacrés à l'époque nazie, il manquait encore à notre compréhension toute une dimension de réactions et de comportements reliés profondément aux pressions et aux dangers qui nous assiègent aujourd'hui et qui peuvent nous menacer dans l'avenir.
    J'estimais donc essentiel de tenter une fois au moins, avant qu'il ne soit trop tard, et dans des dispositions aussi dépassionnées que possible, et avec un esprit ouvert, de pénétrer la personnalité d'un homme qui s'était trouvé impliqué si étroitement dans l'accomplissement du mal le plus total qu'ai produit notre époque. Il importait, pensai-je, de repérer avant qu'il soit trop tard, les circonstances qui avaient présidé à cette implication de son point de vue à lui et non du nôtre. C'était une chance, me disais-je, aussi, de pouvoir évaluer, en étudiant ses motivations et ses réactions telles qu'il les décrirait plutôt que telles que nous les souhaitions ou en préjugions, si le mal est le fruit des circonstances ou celui d'une nature innée, et dans quelle mesure il émane de l'individu lui-même ou de son environnement.
   Stangl se trouvait être le dernier et pour finir le seul homme de ce type particulier avec lequel on pût tenter semblable expérience.
  
    J'ai donc consacré les dix-huit mois qui suivirent à l'étude des archives et à la rencontre, en divers points du globe, d'hommes et de femmes impliqués d'une façon ou d'une autre, dans les récits de Stangl. Certains étaient intimement concernés, comme les membres de sa famille (alors au Brésil) qui lui étaient toujours attachés.


Ceux qui vont parler


Les soixante-dix heures de conversation que j'ai eues avec lui - en allemand - ont fourni un début de réponse aux questions que je me posais. Mais il fallait d'autres réponses pour que ce tableau soit complet: non seulement parce que sa parole - celle d'un homme profondément perturbé qui présentait fréquemment les symptômes d'une personnalité double - demandait à être interprétée par rapport aux procès-verbaux officiels ainsi qu'aux souvenirs de ceux qui l'avaient connu, mais aussi, je le comprenais, parce qu'aucune action humaine ne peut être appréciée indépendamment des facteurs extérieurs qui modèlent et influencent la vie de son auteur.
   J'ai donc consacré les dix-huit mois qui suivirent à l'étude des archives et à la rencontre, en divers points du globe, d'hommes et de femmes impliqués d'une façon ou d'une autre, dans les récits de Stangl. Certains étaient intimement concernés, comme les membres de sa famille (alors au Brésil) qui lui étaient toujours attachés. Certains l'étaient épouvantable - ment comme les membres de la SS qui avaient travaillé sous ses ordres et sont aujourd'hui rendus à la société après avoir purgé leur peine ; ou comme les officiers nazis de haut grade qui avaient été à un moment ou à un autre ses supérieurs hiérarchiques.
   D'autres l'étaient tragiquement comme les survivants du camp qui ont pu refaire leur vie dans différents pays après avoir miraculeusement échappé ; d'autres, marginalement, en tant que diplomates en poste ou innocents témoins des drames de la Pologne occupée. Il y avait enfin les prêtres qui aidèrent les gens comme Stangl à fuir l'Europe après la fin du IIIeReich.
   Mes conversations avec ces prêtres ou autres personnes qui inclinaient à justifier les actes du pape Pie XII et de ses conseillers, m'ont confronté à un problème moral troublant car j'ai vivement conscience que l'Eglise représente un facteur précieux de continuité - une stabilité - dans une société aujourd'hui fragilisée. Toutefois, et en dépit de ma répugnance à ajouter aux polémiques sur l’histoire du Vatican. et du pape Pie XII, durant la période nazie, la conclusion de mon analyse fut que les faits pénibles que j'avais été amenée à découvrir ne pouvaient pas demeurer ignorés. Il m'a paru essentiel de localiser les responsabilités, ne fût-ce que pour faire ressortir que de nombreux hommes d'Eglise n'avaient pas partagé l'attitude du Vatican.
   Comme la plupart des jeunes Européens de ma génération, je m'étais sentie intensément concernée par les événements de la Seconde Guerre mondiale. J'ai entrepris néanmoins mes recherches avec le moins possible d'idées préconçues et la ferme résolution d'interroger mais non de blesser.
   Il faut avouer cependant que la plupart des hommes et des femmes qui ont accepté de raconter et de scruter, en toute honnêteté et au prix de leur tranquillité intérieure, les expériences les plus violentes de leur vie, en sont venus a se révéler eux-mêmes profondément, et cela, non pas à vrai dire, en vue du livre que j'écrivais, mais poussés par leur propre besoin d'explorer le passé. J'ai laissé de côté un petit nombre de choses qui m’ont paru susceptibles soit de les bouleverser, soit de faire tort a des tiers. Il n'en reste pas moins que l'itinéraire entre la découverte de soi à ce degré d'intensité et le fait de voir imprimer ses pensées et ses angoisses, suppose un long cheminement avec lequel bien peu de gens sont familiarisés. Tout ce que je peux souhaiter est que ce livre serve à éclairer ceux qui ont contribué à sa création au lieu de les troubler ou de les faire souffrir.
   C'est à travers eux tous que le thème de l'ouvrage s'est développé et cristallisé. Je n'ai pas eu principalement pour objet d'écrire un récit d'horreur, bien qu'on ne puisse éviter l'horreur sur le sujet. Mon effort ne visait pas non plus à la seule compréhension d'un homme impliqué exceptionnellement dans la plus grande tragédie de notre temps. J'ai tenté à la fois de démontrer la fatale interdépendance de toutes les actions humaines et de proclamer que l'homme est responsable de ses propres actes et de leurs conséquences.


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