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Ctriangle rouge

Catherine ROUX

 

 

 

TRIANGLE   ROUGE

 

 

Editions Famot - 1977 - 251 pages.
Avant-propos de Geneviève ANTHONIOZ - De GAULLE

 

Table des matières

Avant-propos . . . . . . . 9

  PREMIÈRE PARTIE: La France
1 - La Gestapo . . . . . . . 17
2 - Fresnes . . . . . . . 29
3 - Fort de Romainville . . . . . . . . 33
4 - Le wagon . . . . . . . 47

  DEUXIÈME PARTIE: L'Allemagne
5 - Bilan . . . . . . . 57
6 - La quarantaine . . . . . . . 59
7 - Quelques-unes . . . . . . . 63
8 - Block 27 . . . . . . . . 67
9 - D'autres encore . . . . . . . . 73
10 - Sur le sable . . . . . . . . 87
11 - Ballade des Brûlés . . . . . . . . 93
12 - Intermezzo . . . . . . . . 99
13 - Ravensbrück – Holleischen . . . . . . . . 105

  TROISIÈME PARTIE : LA TCHÉCOSLOVAQUIE
14 - Arrivée . . . . . . . . . 111
15 - Le camp . . . . . . . . 115
16 - Nous . . . . . . . . 125
17 - Eux . . . . . . . . 135
18 - Pour survivre . . . . . . . . 141
19 - Conte de fées . . . . . . . . 149
20 - Nous encore . . . . . . . . 155
21 - Les jours sombres. . . . . . 171
22 - Bel-Masure . . . . . . . . 175
23 - Strassenkolonne . . . . . . . . 177
24 - La Légende Dorée du Camp d'Holleischen . . . . . . . . . 187
premier feuillet . . . . . . . . 187
deuxième feuillet . . . . . . . . 188
troisième feuillet . . . . . . . . 189
quatrième feuillet . . . . . . . . 190
25 - Strassenkolonne . . . . . . . . 193
26 - Dialogue . . . . . . . . 211
27 - Berceuse pour Jacqueline . . . . . . . . 215
28 - Dimanche soir . . . . . . . . 217
29 - Conte de Pâques . . . . . . . . 223
30 - Strassenkolonne . . . . . . . . 233
31 - Libération . . . . . . . . 237
32 - Ici, en France . . . . . . . . 245

Avant-propos de
Geneviève ANTHONIOZ - De GAULLE
 

   Voici le livre du courage. Pas de la peur, et Dieu sait pourtant qu'elles lui étaient promises ces femmes traquées, arrêtées, torturées, jetées dans les prisons, puis franchissant le seuil de l'univers concentrationnaire parmi les coups, les cris, les aboiements des chiens...
   Certaines d'entre elles ont rejeté la peur, ne lui ont même pas livré leurs songes. « Dévêtue, battue, piétinée, cravachée, échevelée... », Catherine Roux entend les agents de la Gestapo lui assurer « qu'elle est juive, qu'ils le prouveront scientifiquement », et de s'armer d'un mètre-ruban de couturière pour mesurer l'écart entre ses deux yeux. Innocente et douce, elle interroge: « Il paraît que les Juifs ont des écailles sur le ventre, en plus ? » Catherine sourit après avoir manqué son suicide avec une « épingle anglaise, arme dérisoire ». « C'est dit je ne mourrai pas cette nuit. » C'est qu'elle est un « vrai petit coffre-fort bourré de secrets »... Ne portait-elle pas sur elle, au moment de son arrestation, le Plan d'insurrection pour le jour du débarquement ?
   Mais Catherine garde ses secrets de Résistance. Comme on l'imagine bien, les lèvres mordues parfois pour ne pas parler puis livrant tout à coup au vieil homme qui l'interroge - « tellement alourdi par tous ces coups qu'il donne et qu'on ne lui rend pas... qu'il lui fait un peu pitié » - une confidence juvénile: elle rêve à une pomme rouge qu'on lui a donnée pour ses seize ans, elle pense aux Albigeois et se sent au dernier étage de la rue des Saussaies, comme sur les remparts de Montségur...
   Le vieux policier allemand écrit patiemment : pomme rouge, Albigeois, le front plissé par trop de mystérieux messages. Sait-il que sa prisonnière lui a échappé comme s'échappe un oiseau, laissant sa peur entre les mains brutales ? Armes émoussées de l'ennemi quand il rencontre le cœur de certaines filles de France. On pense à Jeanne d'Arc devant ses juges, à Jeanne dans le sombre cachot de Rouen.
   Et voici autour de Catherine d'autres figures : à Fresnes, à Romainville, elle retrouve tout un monde fraternel : « vieilles dames adorables » - la doyenne a 87 ans -, groupe des communistes de la Centrale de Rennes, si fortes, si conscientes, si graves... Jeunes filles de son âge qui vont devenir ses amies... Ce livre du courage est aussi celui de l'amitié. On n'y sent pas de haine, mais tant de volonté d'aimer...
    A Ravensbrück, Catherine découvrira le pire : la férocité dans le cœur de certains hommes et elle rencontrera avec épouvante ses sœurs dans l'univers concentrationnaire : leurs yeux sans regard, leurs lèvres sans sourires, leurs visages devenus inhumains. C'est l'heure de vérité où le courage n'affronte plus seulement la peur, mais le désespoir. Il n'est pas une d'entre nous qui, ayant dû traverser ce feu, n'en ait pas gardé l'âme brûlée. Mais quelle victoire quand cette âme reste libre et tendre comme celle de Catherine, « Mon pays a mis dans mon cœur un amour si profond que là, prisonnière, désarmée, toute nue, je me sens riche comme une reine et que je relève hautement le front ».
   De la tendresse, il yen a beaucoup aussi dans les dessins de Jeannette l'Herminier qui illustrent « Triangle Rouge ». Dans notre Block de quarantaine - nous avons fait partie du même convoi des 27.000 - elle croquait nos silhouettes avec un méchant crayon et quelques fragments de papier ou de carton « récupérés ». Même volonté en Jeannette qu'en Catherine de ne pas se laisser détruire, d'aider les autres à ne pas se laisser détruire.

   Pour son portrait, chacune d'entre nous se redressait, ramenait coquettement ses cheveux en boucles - s'ils avaient eu le bonheur d'échapper au rasoir! - et - quant aux tondues - Jeannette les gratifiait généreusement d'un semblant de coiffure pour ménager l'espoir.
   Il n'y a pas de hasard. Catherine Roux et Jeannette l'Herminier se sont retrouvées à Holleischen, Kommando de Ravensbrück. Comme leurs camarades, elles ont saboté à l'usine de munitions, chanté la Marche Lorraine, Sambre et Meuse ou les Partisans sur les routes du camp à la fabrique, débrayé de leurs machines le 14 Juillet, résisté par tous leurs pauvres moyens, de toutes leurs faibles forces à l'asservissement.
Semaines de jour, semaines de nuit. rythme des douze heures de travail harassant sous la menace des coups et de la mort (trois Françaises seront pendues pour sabotage), Catherine écrit des contes, Jeannette dessine. Chaque mot, chaque trait est une conquête de l'esprit.
Et cependant. Holleischen est un « bon Kommando ». Pas de sélection, pas de chambre à gaz. Les derniers mois seulement, comme tous les camps, Holleischen entrera dans « la période d'épouvante sans remède. Epouillages diaboliques, bastonnades, lente dégradation, abrutissement systématique par la cravache, la faim, le froid, la fatigue, le manque de sommeil ».
Pour punir les « résistantes », le commandant du camp a créé un Kommando spécial. Pendant tout le dernier hiver (il fera jusqu'à – 35°) une équipe de prisonnières armées de pioches et de pelles construit une route. Sans vêtements chauds, sans nourriture chaude pendant les douze heures de travail - par représailles, elles mangent dehors à midi, et debout - ces femmes, dont fait partie Catherine, non seulement supportent leurs épreuves mais les surmontent. La « Strassenkolonne » - tel est son nom - est à la pointe de toutes les réclamations, des initiatives les plus hardies ! Muscles affermis, endurance étonnamment développée, témérité narquoise... Il nous arrive maintenant de braver délibérément les coups, dira Catherine. Bien mieux, les prisonnières retrouvent dans la forêt toutes sortes de joies, de rêves et comme une dimension de liberté.
   Il faut en convenir, il y a par moments dans « Triangle Rouge » un accent d'allégresse qui surprendra plus d'un lecteur, comme l'étonnera aussi la sérénité des dessins de Jeannette L'Herminier. Elles n'ont, ni l'une ni l'autre vécu l'épouvante de la « solution finale » dans les camps d'extermination, mais elles ont vu et subi la condition des concentrationnaires. Si elles l'ont transcendée, c'est à force de courage, chaque jour plus humaines dans cet univers inventé pour les déshumaniser.
Des femmes comme Catherine et Jeannette ou des SS, on voit bien quels ont été les vrais vainqueurs...

Tous droits réservés © 2002. Jean Bardiès