Avant-propos de
Geneviève ANTHONIOZ - De GAULLE
Voici le livre du courage. Pas de la peur, et Dieu
sait pourtant qu'elles lui étaient promises ces femmes traquées, arrêtées,
torturées, jetées dans les prisons, puis franchissant le seuil de l'univers
concentrationnaire parmi les coups, les cris, les aboiements des chiens...
Certaines d'entre elles ont rejeté la peur, ne lui
ont même pas livré leurs songes. « Dévêtue, battue, piétinée, cravachée,
échevelée... », Catherine Roux entend les agents de la Gestapo lui assurer
« qu'elle est juive, qu'ils le prouveront scientifiquement », et de
s'armer d'un mètre-ruban de couturière pour mesurer l'écart entre ses
deux yeux. Innocente et douce, elle interroge: « Il paraît que les Juifs
ont des écailles sur le ventre, en plus ? » Catherine sourit après avoir
manqué son suicide avec une « épingle anglaise, arme dérisoire ». «
C'est dit je ne mourrai pas cette nuit. » C'est qu'elle est un « vrai
petit coffre-fort bourré de secrets »... Ne portait-elle pas sur elle,
au moment de son arrestation, le Plan d'insurrection pour le jour du
débarquement ?
Mais Catherine garde ses secrets de Résistance. Comme
on l'imagine bien, les lèvres mordues parfois pour ne pas parler puis
livrant tout à coup au vieil homme qui l'interroge - « tellement alourdi
par tous ces coups qu'il donne et qu'on ne lui rend pas... qu'il lui
fait un peu pitié » - une confidence juvénile: elle rêve à une pomme
rouge qu'on lui a donnée pour ses seize ans, elle pense aux Albigeois
et se sent au dernier étage de la rue des Saussaies, comme sur les remparts
de Montségur...
Le vieux policier allemand écrit patiemment : pomme
rouge, Albigeois, le front plissé par trop de mystérieux messages. Sait-il
que sa prisonnière lui a échappé comme s'échappe un oiseau, laissant sa
peur entre les mains brutales ? Armes émoussées de l'ennemi quand il rencontre
le cur de certaines filles de France. On pense à Jeanne d'Arc devant
ses juges, à Jeanne dans le sombre cachot de Rouen.
Et voici autour de Catherine d'autres figures : à
Fresnes, à Romainville, elle retrouve tout un monde fraternel : « vieilles
dames adorables » - la doyenne a 87 ans -, groupe des communistes de
la Centrale de Rennes, si fortes, si conscientes, si graves... Jeunes
filles de son âge qui vont devenir ses amies... Ce livre du courage
est aussi celui de l'amitié. On n'y sent pas de haine, mais tant de
volonté d'aimer...
A Ravensbrück, Catherine découvrira le pire :
la férocité dans le cur de certains hommes et elle rencontrera avec
épouvante ses surs dans l'univers concentrationnaire : leurs yeux
sans regard, leurs lèvres sans sourires, leurs visages devenus inhumains.
C'est l'heure de vérité où le courage n'affronte plus seulement la peur,
mais le désespoir. Il n'est pas une d'entre nous qui, ayant dû traverser
ce feu, n'en ait pas gardé l'âme brûlée. Mais quelle victoire quand cette
âme reste libre et tendre comme celle de Catherine, « Mon pays a mis dans
mon cur un amour si profond que là, prisonnière, désarmée, toute
nue, je me sens riche comme une reine et que je relève hautement le front
».
De la tendresse, il yen a beaucoup aussi dans les
dessins de Jeannette l'Herminier qui illustrent « Triangle Rouge ».
Dans notre Block de quarantaine - nous avons fait partie du même convoi
des 27.000 - elle croquait nos silhouettes avec un méchant crayon et
quelques fragments de papier ou de carton « récupérés ». Même volonté
en Jeannette qu'en Catherine de ne pas se laisser détruire, d'aider
les autres à ne pas se laisser détruire.

Pour son portrait, chacune d'entre nous se redressait, ramenait
coquettement ses cheveux en boucles - s'ils avaient eu le bonheur d'échapper
au rasoir! - et - quant aux tondues - Jeannette les gratifiait généreusement
d'un semblant de coiffure pour ménager l'espoir.
Il n'y a pas de hasard. Catherine Roux et Jeannette
l'Herminier se sont retrouvées à Holleischen, Kommando de Ravensbrück.
Comme leurs camarades, elles ont saboté à l'usine de munitions, chanté
la Marche Lorraine, Sambre et Meuse ou les Partisans sur les routes du
camp à la fabrique, débrayé de leurs machines le 14 Juillet, résisté par
tous leurs pauvres moyens, de toutes leurs faibles forces à l'asservissement.
Semaines de jour, semaines de nuit. rythme des douze heures de travail harassant sous la menace des coups et de la mort (trois Françaises seront pendues pour sabotage), Catherine écrit des contes, Jeannette dessine. Chaque mot, chaque trait est une conquête de l'esprit.
Et cependant. Holleischen est un « bon Kommando ». Pas de sélection,
pas de chambre à gaz. Les derniers mois seulement, comme tous les camps,
Holleischen entrera dans « la période d'épouvante sans remède. Epouillages
diaboliques, bastonnades, lente dégradation, abrutissement systématique
par la cravache, la faim, le froid, la fatigue, le manque de sommeil ».
Pour punir les « résistantes », le commandant du camp a créé un Kommando
spécial. Pendant tout le dernier hiver (il fera jusqu'à – 35°) une équipe
de prisonnières armées de pioches et de pelles construit une route. Sans
vêtements chauds, sans nourriture chaude pendant les douze heures de travail
- par représailles, elles mangent dehors à midi, et debout - ces femmes,
dont fait partie Catherine, non seulement supportent leurs épreuves mais
les surmontent. La « Strassenkolonne » - tel est son nom - est à la pointe
de toutes les réclamations, des initiatives les plus hardies ! Muscles
affermis, endurance étonnamment développée, témérité narquoise... Il nous
arrive maintenant de braver délibérément les coups, dira Catherine. Bien
mieux, les prisonnières retrouvent dans la forêt toutes sortes de joies,
de rêves et comme une dimension de liberté.
Il faut en convenir, il y a par moments dans « Triangle
Rouge » un accent d'allégresse qui surprendra plus d'un lecteur, comme
l'étonnera aussi la sérénité des dessins de Jeannette L'Herminier. Elles
n'ont, ni l'une ni l'autre vécu l'épouvante de la « solution finale »
dans les camps d'extermination, mais elles ont vu et subi la condition
des concentrationnaires. Si elles l'ont transcendée, c'est à force de
courage, chaque jour plus humaines dans cet univers inventé pour les déshumaniser.
Des femmes comme Catherine et Jeannette ou des SS, on voit bien quels ont été les vrais
vainqueurs...

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