Avant propos
Lorsqu'on décide d'écrire un livre à quatre-vingts
ans, on se dit forcément que ce sera le dernier. Cela vous rend minutieux
: j'aurais évidemment souhaité décrire dans tous leurs détails les centaines
d'affaires qui m'ont occupé depuis 1945. Pour moi, en effet, chacune
d'elles était importante. Je pense par exemple au commandant du ghetto
de Przemysl, Josef Schwammberger, que je suis arrivé à débusquer en
Argentine et qui a été jugé pour des milliers d'assassinats. Mais comme
beaucoup d'autres, son histoire ne figure pas dans cet ouvrage, qui
aurait été trois fois plus épais. Je n'ai pu évoquer que les cas qui
m'ont semblé exemplaires à différents égards - tantôt en raison de la
difficulté des recherches, tantôt à cause du caractère particulier du
coupable ou du crime, tantôt par l'importance qu'il peut avoir pour
nous, aujourd'hui.
Ce dont je parlerai ici, c'est du côté le plus spectaculaire
de mon activité - ce qui ne veut pas dire que certains aspects moins
spectaculaires n'ont pas joué un rôle aussi capital.
Je comprends parfaitement que l'éditeur de ce livre souhaite
avant tout des histoires - mais ce qui compte pour moi, ce sont les
morts et les coupables.
Ce genre d'ouvrage pose un deuxième problème: il donne
l'impression que je suis seul responsable de tous les succès ou de tous
les échecs que j'y décris. Cela tient en partie au mode de récit à la
première personne, et en partie à la particularité de mon travail :
pour des raisons de sécurité, je ne peux pas me permettre de désigner
mes collaborateurs.
Le lecteur se doutera bien que si j'obtiens une information
extrêmement confidentielle du Paraguay, ce n'est pas par un don de double
vue, mais grâce à l'activité de quelqu'un sur place. En le nommant,
ou même en expliquant simplement comment il a obtenu ce renseignement,
je risquerais de le compromettre.

Je souhaite cependant profiter de l'occasion que m'offre ce
dernier livre pour remercier certaines des personnes qui m'ont aidé dans
mon travail. Je sais que cela ne présente guère d'intérêt pour le lecteur,
mais à mon âge, je me permets d'utiliser quelques pages de ce livre pour
dire à ces gens combien je suis heureux qu'ils soient mes amis.
Je pense notamment, en Autriche, au regretté président
de la communauté israélite, le Dr Ivan Hacker, et à son successeur, Paul
Grosz. Parmi les catholiques, mon plus proche ami aura été le regretté
Fritz Heer, écrivain et philosophe, qui m'a permis de mieux comprendre
les rapports entre juifs et chrétiens. C'est un sujet que j'ai également
évoqué plusieurs fois avec le cardinal Franz Kônig, qui, comme peu d'autres
dignitaires catholiques, a accepté de reconnaître qu'au fil des siècles,
l'Église s'est souvent rendue coupable à l'égard des juifs. A chaque manifestation
bruyante de l'antisémitisme autrichien, le cardinal Kônig a su trouver
les mots justes pour y répondre.
Au moment où le chancelier Bruno Kreisky m'a ignoblement
attaqué, où l'on a cherché à me chasser du pays en faisant appel à une
commission parlementaire illégale, deux journalistes m'ont prêté un appui
tout particulier : il s'agit de Peter Michael Lingens de Profil, et d'Alfred
Payrleitner du Kurier, qui travaille actuellement à la radio autrichienne.
Le mouvement de résistance autrichien se dressa lui aussi contre cette
campagne, et en un temps où les Autrichiens considéraient Kreisky comme
le bon Dieu, ou presque, il fallut à son chef, le social-démocrate Bruno
Czermak, un courage civique considérable.
Malgré tant de précieuses amitiés, il m'est arrivé de me
sentir bien seul dans l'Autriche de Kreisky. A ces moments-là, je me consolais
en pensant que j'avais - et que j'ai toujours - dans d'autres pays plus
d'amis que je n'en puis compter ici, avec la meilleure volonté du monde.
En Israël, où vivent actuellement ma fille et mes petits-enfants, je voudrais
citer avant tout Gideon Hausner, président du Yad Vashem, et procureur
général du procès d'Eichmann, le Dr Kiermisz, directeur scientifique du
Yad Vashem et le journaliste Chaim Maas, que je connais depuis quarante
ans et qui a traduit mes articles et mes livres en hébreu.
C'est avec un réel sentiment de bonheur que j'évoque mes
amis d'Allemagne fédérale immédiatement après mes amis d'Israël. Les premiers
furent Heinrich Guenthert et Adolf Kohlrautz, qui m'ont sauvé la vie sous
le IIIe Reich, et auxquels je suis lié par une gratitude qui
n'a d'égale que mon admiration. Mon travail m'a également conduit à faire
la connaissance de nombreux Allemands que je compte aujourd'hui parmi
mes amis. Le principal est le procureur de la République auprès du tribunal
du Land de Stuttgart, Rolf Sichting, mais je voudrais citer également
un grand nombre de collaborateurs du Service central d'enquête sur les
crimes nationaux-socialistes de Ludwigsburg. Mes premiers succès doivent
beaucoup à l'aide que m'a apportée ce service, et plus particulièrement
le Dr Rückerl et le procureur Streim. Le regretté éditeur Axel Câsar Springer,
dont l'attitude à l'égard du judaïsme et d'Israël a toujours commandé
le respect même de ses critiques les plus virulents, m'a également offert
son amitié et son aide. Quant à la bienveillance du chancelier Helmut
Kohl, je l'évoque dans plusieurs passages de ce livre.

En 1963, j'ai adhéré à l'Union internationale de la résistance
et de la déportation qui venait d'être fondée, ce qui m'a permis de faire
la connaissance de son président, le général belge Albert Guerisse. Parmi
les nombreuses personnes que j'ai appris à admirer au sein de cette organisation,
je nommerai le secrétaire général Hubert Hallin et l'héroïne française
de la Résistance, Marie-Madeleine Fourcade, le colonel Bjarke Schou du
Danemark, le colonel Wolfgang Müller d'Allemagne fédérale ou l'ancien
prédicateur de Notre-Dame de Paris, le père Riquet, qui a payé son courage
à Mauthausen, où il fut mon compagnon de détention.
En 1965, j'ai fait la connaissance de Charles Ronsac, qui
était alors directeur de l'agence de presse « Opera Mundi » à Paris. Ce
fut lui qui me persuada d'écrire mon premier livre consacré à mon activité
- Les assassins sont parmi nous. L'intérêt qu'il m'a manifesté depuis
a largement dépassé mon activité littéraire ; cette collaboration s'est
transformée en une chaleureuse amitié, dont je tiens à remercier Charles
dans ce dernier ouvrage.
D'innombrables personnes ont apporté un soutien financier
à notre bureau. Je leur exprime à tous une immense reconnaissance ; dans
certains cas, cette aide financière a donné naissance à une amitié réciproque.
C'est ainsi que notre premier bureau à Linz n'a pu exister que parce que,
tous les mois, le Dr Israel Silberschein nous envoyait de quoi régler
nos frais de poste et de téléphone (plus tard, j'ai pu consacrer à ces
dépenses une partie de la pension d'indemnisation que m'a versée l'Allemagne
fédérale).
Après une étape intermédiaire, où le financement de notre
nouveau bureau viennois a été assuré par l'Association des communautés
juives et l'Association cultuelle viennoise, nous avons reçu une aide
importante de Hollande : Thom Roth, Simon Speijer et Hans Jacobs y créèrent
la « Fondation Wiesenthal », qui obtint du gouvernement l'exonération
fiscale des nombreux dons qu'on lui fait. Cela fait
aujourd'hui vingt-cinq ans que, tous les mois, nous recevons un mandat
de Hollande. Malheureusement, le président de la fondation, A. Stempels,
en fonction depuis de longues années, nous a quittés l'année dernière
et ne pourra donc pas lire ces lignes. Son successeur est le professeur
Lou De Jong, historien célèbre et ancien directeur du « Rijksinstitut
voor Oorlogsdokumentatie », avec lequel j'entretiens également de fructueuses
relations depuis de longues années. De même, le directeur adjoint du Rijksinsitut,
le professeur Ben Sijes, a toujours été pour moi un conseiller et un ami
personnel. Il est malheureusement mort lui aussi il y a quelques années.
Personne ne pourra jamais combler le vide qu'il a laissé derrière lui.
Ma reconnaissance ne s'adresse pas seulement à quelques
amis hollandais, mais à l'ensemble de la population hollandaise : aucun
autre pays, me semble-t-il, n'a manifesté autant d'intérêt pour mon uvre.
Je le dois essentiellement à Jules Huf qui, en qualité de correspondant
de la presse hollandaise à Vienne, a toujours suivi de près les enquêtes
qui m'occupaient. Et si beaucoup de Hollandais, dont Huf lui-même,
n'ont pas compris mon attitude dans l'affaire Waldheim, la cordialité
de nos relations personnelles n'en a jamais souffert.

Le « Jewish Documentation Center » est aux États-Unis l'équivalent
de la « Fondation Wiesenthal » en Hollande. Ce centre de documentation
a lui aussi obtenu l'exonération fiscale des dons qui lui sont faits.
L'inspirateur et l'âme de cette institution a été Hermann Katz, qui a
également mis à sa disposition un bureau dans les locaux de sa compagnie
new-yorkaise. La générosité du JDC nous a permis de mener à bien outre-Atlantique
plusieurs enquêtes très coûteuses, auxquelles nous aurions sans doute
dû renoncer sans cette aide. C'est aussi de New York que nous avons obtenu
les sept mille dollars que j'ai dû verser pour obtenir un renseignement
sur le point de chute du commandant de Treblinka, Franz Stangl. Hermann
Katz est mort en 1977, et son avocat, cofondateur du bureau de New York,
Martin Rosen, a repris ses fonctions. Ma famille ayant été exterminée
par les nazis, il ne me reste presque plus de parents, et j'ai confié
un jour à Martin que l'un de mes plus chers désirs serait de pouvoir me
choisir une nouvelle famille : dans ce cas, je l'adopterais pour frère.
C'est ainsi que nous sommes devenus frères.
Mon premier ami américain était un soldat. Il s'appelait
Jakob Katzmann, et j'ai fait sa connaissance en 1945, immédiatement après
la libération du camp de concentration de Mauthausen. Il était alors chargé
de s'occuper des détenus juifs libérés. L'amitié qui nous lie, ma femme
et moi, à Jakob dure aujourd'hui depuis quatre décennies, et nous a également
réunis quelquefois dans notre travail: Jakob a été secrétaire général
de la fédération du mouvement ouvrier juif, puis membre du bureau exécutif
de l'Organisation mondiale sioniste. Actuellement, il donne des cours
pour adultes dans des universités populaires de New York, où il s'efforce
de transmettre aux jeunes ce qu'il sait de l'holocauste.
Parmi les nombreux autres amis que je me suis faits
en Amérique au fil des ans, je souhaite en citer encore deux : mes avocats
Martin Mendelsson de Washington et Jerry Bender de Chicago, oui m'assistent
comme ils peuvent et où ils peuvent.
Pour finir, je souhaite mentionner brièvement le Centre
de Los Angeles sur l'holocauste, qui porte mon nom. Je dois cet honneur
au rabbin Marvin Hier, à Roland Arnal et aux frères Belzberg de la Yeshiva-University.
Depuis plus de dix ans, le « Centre Simon Wiesenthal » de Californie effectue
un travail d'information, il soutient des projets scientifiques et cherche
plus particulièrement à toucher la jeunesse américaine. Il a permis ainsi
la réalisation du film Génocide, qui a obtenu en 1983 l'Oscar du meilleur
documentaire.
En 1987, le Sénat et la Chambre des représentants de
Californie ont accordé une subvention de cinq millions de dollars pour
créer un « musée de la Tolérance » dans le cadre du Centre Simon Wiesenthal.
Je sais que le nom de « musée de l'Intolérance » serait plus pertinent,
tant les images de persécutions y sont nombreuses. Mais une partie de
l'exposition est consacrée à la résistance qui ne désarma jamais. Et comme
je suis optimiste, je crois que l'intolérance ne peut l'emporter que provisoirement
et que la tolérance finira par triompher.
Vienne. Septembre 1988
Simon WIESENTHAL
P.-S. : Je tiens également à remercier mes secrétaires, Rosa-Maria
Austraat et Maggie Glecer pour l'aide qu'elles m'ont apportée dans la
rédaction de cet ouvrage même aux heures les plus sinistres

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