Avant - Propos
À Londres depuis quelques mols, nous étions, mon mari et moi,
arrivés de Lisbonne. Pressenti pour un poste ultra secret, au Gouvernement
libre de son pays - the Royal Netherland Government - nous avions quitté
le Portugal en vingt-quatre heures. L'avion de troupes cahotait. Attachés
aux bancs de bois le long de la carlingue, les pieds sur un fatras de
couleur kaki, nous voguions dans le black- out sans garantie d'atterrissage.
C'était en 1941. En plein blitz.
Le taxi nous déposa au Brown's Hotel. Dès ce premier
soir, j'eus un avant-goût de la guerre. Les sirènes mugissaient, les bombes
éclataient, la maison d'en face, transformée en brasier ardent, s'écroulait
comme un château de cartes. Serrant ma guitare contre moi, je regardais
médusée le feu que des lances à eau gigantesques n'arrivaient pas à maîtriser.
Mon mari se fondait dans la structure de son gouvernement,
tandis que je m'enrôlais dans la défense civile et la cantine de la Police.
L'ambiance y était chaleureuse. Les Anglais que l'on dit distants, étaient
simples, avenants, extraordinaires de stoïcisme devant le danger, et des
amis à toute épreuve.
Chaque soir à la même heure, l'alerte commençait,
on pouvait régler sa montre dessus. Les faisceaux lumineux des projecteurs
de la DCA balayaient le ciel. Suivaient les explosions, lointaines ou
proches, les sirènes, les ambulances et la foule courant aux abris, ou
s'engouffrant dans la bouche du métro.
Un obus pulvérisa ma cantine. À l'aube, alors
que l'enfer fumant léchait ses blessures, nous déblayâmes des bras, des
pieds; glacés de froid et d'horreur, couverts de suie et aveuglés par
la poussière. En folie, j'errais dans les rues ensevelies sous les décombres.
Les vitrines en mille morceaux, les voitures abandonnées, à moitié écrasées;
et, cocasse, un pan de mur suspendu, tenant à un fil et laissant à découvert
la salle de bains avec la baignoire en équilibre.
Les bombes nous faisaient déménager sans arrêt.
Notre maigre bagage avait disparu, sauf ma guitare. À la recherche de
mes amis, je me heurtais à leur maison abandonnée, dans des quartiers
détruits. D'autres, en revanche, étaient restés :
Micky Iveria continuait à faire du théâtre, ma
tante Kitty était là, et le vieux libraire russe dans sa boutique, où
j'aimais venir philosopher près du poêle rougi à vif.
C'est qu'il faisait froid. Le seul moyen de chauffage
consistait en un calorifère à gaz dans la cheminée, ne s'allumant qu'avec
une pièce de monnaie. On faisait souvent la queue devant les poissonneries
et pour les autres denrées alimentaires. Le ravitaillement marchait aux
tickets. Le sucre disparaissait.
* * *
La vie, notre vie, quelle blague! [ . . . ] Nous
ne savions pas qu'il y aurait la guerre, qu'il y aurait la faim et même
la prison, lorsque nous étions petites, gâtées par notre mère qui nous
fit voir un monde, un monde qui était comme sa maison.
Nous n'avions jamais appris dans aucun livre qu'il fallait haïr et tuer
pour vivre. . .
Le choc de la guerre me donna des ailes mythologiques,
je survolais le champ de bataille qu'était devenue l'Angleterre, noyant
mon désespoir et celui des autres dans la course et la chanson. L'ENSA,
le théâtre aux Armées britanniques, m'engagea pour une tournée de concerts,
indéfinie. Au fur et à mesure que je composais, j'alimentais mon programme
en anglais, en russe, en langue imaginaire même, pour amuser les soldats,
mais les chansons françaises étaient les plus proches de mon cur.
Et puis, sous le coup d'une inspiration subite,
sortie de moi, toute faite, La Marche des partisans en russe et en sifflant.
Presque en même temps, une chanson triste au charme slave, Une larme.
Le chef des émissions canadiennes fut le premier
à m'inviter au micro de la BBC. Dans le studio d'à côté travaillait l'équipe
des « Français parlent aux Français » que je rencontrais. Dès lors, j'eus
mes grandes et mes petites entrées à la BBC de Londres. À chacun de mes
passages en ville, je leur apportais une nouvelle chanson. Je ne me souviens
plus très bien qui me prit au CarIton Garden, le quartier général des
Forces Françaises Libres. Bénévole, j'y entrais au service de la cantine.
Et comme il n'y a pas loin de la soupe à la chanson, bientôt je fus de
toutes les popotes: militaires, aviateurs, marins et parachutistes héroïques,
ces derniers portant les couleurs belges. Je retrouvais mes gars un peu
partout, incorporés dans les unités anglaises. Ensemble, nous reprenions
à Glasgow ou à Édimbourg les tempo de marche qu'entraîne le courage.
En chantant, en sifflant
on marche avec moins d'peine,
chanson [ma souveraine, je suis ton chevalier
Encore une et puis deux encore trois lieues à faire,
pour retrouver ma mère, [ma mère et mon foyer
Courage, courage.

Le contact avec la France clandestine commençait
à s'établir . Des Français à l'identité cachée arrivaient en mission.
Je rencontrais Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Joseph Kessel, Henri Frenay,
Maurice Druon, Pierre Fourcaud, sans savoir qui ils étaient.
Nos soirées en marge de la réalité, purifiées
par l'incognito et vibrant d'un même idéal, nous engageaient dans des
liens des plus chaleureux
Ceux qui m'ont connue alors m'appelaient la chanteuse de
la Résistance. Mais j'étais aussi le Barde des Alliés. Traduite en huit
langues, The V Song (La Chanson des V) - nous étions sous le symbole de
la Cinquième symphonie de Beethoven - faisait le tour des casernes et
avait même été publiée; mais la maison d'édition périt sous les bombes
et, avec elle, les partitions. Elle roula dans l'oubli comme tant d'autres.
Chacune, pourtant, fut la maille d'un ensemble. L'heure devenait grave.
On attendait le débarquement. Pierre Lazareff
m'introduisit à l'Heure Française de l'ABSIE (Radio à l'usage officiel
de l'information des États-Unis ). Cette série d'émissions extraordinaires
allait cristalliser, pour la première fois, un choix de mes chants de
la Résistance et de la Libération. Ils s'échelonnent sur les quatre ans
de guerre, intimement liés à mes états d'esprit, à mes voyages, aux amis
trouvés et perdus, à l'angoisse, à la mort, à l'amour. Époque de vie intense
dans le danger, à laquelle j'eus la chance de survivre, y laissant peut-être
le meilleur de moi-même.
Ce soir, j'ai envie de vous raconter ma vie.
Anna Marly

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