Anna Marly et Résistance

MEMOIRES
ANNA MARLY
Troubadour de la Résistance

 

Tallandier- Paris - 2000 - 256 pages.
(C.D. Chant des Partisans + Complainte des Partisans)

Préface


Chère Anna,
     Par qui, chez qui t'ai-je connue ? Emmanuel d'Astier ? ou Fourcaud ? Corniglion-Molignier ? Boissoudy ? Tous grands courtisans du risque et de la mort, au service de la France Libre. . . Je ne m'en souviens pas.
il est vrai qu'après avoir vécu sous un faux nom en France, traversé clandestinement l'Espagne et le Portugal, passé des jours et des jours face à face avec un officier de la Sécurité anglaise qui m'interrogeait, sans répit, ni merci, scrutait, fouillait, épluchait mon passé, la saveur de la liberté m'avait un peu tourné la tête. Par contre, ce que je me rappelle avec autant de précision que si l'image en avait été dessinée dans ma mémoire à l'encre de Chine, c'est la jeune femme et sa guitare - elles étaient inséparables - que j'ai vues apparaître chez l'un de ces amis que j'ai nommés plus haut.
    La jeune femme était brune, grande, solide, éclatante de vitalité, d'amitié. La guitare. . . j'allais écrire qu'elle était pareille à toutes les guitares. Mais non: elle semblait avoir, elle avait pris de l'allant, la santé, le cran, l'exaltation de celle qui en jouait.
Et vous deux, Anna, toi et la guitare, vous vous êtes mises à chanter des chansons dont tu avais composé la plupart, en français, en anglais, en russe. Les unes étaient magnifiques, les autres un peu enfantines. Mais une générosité inépuisable, une force rare en chaleur humaine émanaient des accords, des paroles. Tu les distribuais, les répandais à pleine voix, à pleines mains.
    Soirs de Londres. . . de blitz. . . de black-out. . . d'exil. . . de mélancolie. . .
    Tu arrivais d'un camp, d'une fabrique, d'une caserne, d'une cantine. Tu avais chanté pour des soldats, des marins, des ouvriers. Et, pour tes amis, infatigable, tu recommençais aussitôt.
Et la tristesse diffuse, insidieuse, glacée et mauvaise comme le brouillard de nuit, s'allégeait peu à peu, ou alors prenait sens, profondeur, dignité.
    Et puis, il y a eu cette chance, courue avec Maurice Druon: Le Chant des partisans. Et son incroyable destin. Les Dieux, sans doute, l'avaient voulu ainsi. Qu'ils soient, chère Anna, propices à tes poèmes.


Joseph Kessel, de l'Académie française  

Avant - Propos
  

  À Londres depuis quelques mols, nous étions, mon mari et moi, arrivés de Lisbonne. Pressenti pour un poste ultra secret, au Gouvernement libre de son pays - the Royal Netherland Government - nous avions quitté le Portugal en vingt-quatre heures. L'avion de troupes cahotait. Attachés aux bancs de bois le long de la carlingue, les pieds sur un fatras de couleur kaki, nous voguions dans le black- out sans garantie d'atterrissage. C'était en 1941. En plein blitz.
    Le taxi nous déposa au Brown's Hotel. Dès ce premier soir, j'eus un avant-goût de la guerre. Les sirènes mugissaient, les bombes éclataient, la maison d'en face, transformée en brasier ardent, s'écroulait comme un château de cartes. Serrant ma guitare contre moi, je regardais médusée le feu que des lances à eau gigantesques n'arrivaient pas à maîtriser.
    Mon mari se fondait dans la structure de son gouvernement, tandis que je m'enrôlais dans la défense civile et la cantine de la Police. L'ambiance y était chaleureuse. Les Anglais que l'on dit distants, étaient simples, avenants, extraordinaires de stoïcisme devant le danger, et des amis à toute épreuve.
    Chaque soir à la même heure, l'alerte commençait, on pouvait régler sa montre dessus. Les faisceaux lumineux des projecteurs de la DCA balayaient le ciel. Suivaient les explosions, lointaines ou proches, les sirènes, les ambulances et la foule courant aux abris, ou s'engouffrant dans la bouche du métro.
    Un obus pulvérisa ma cantine. À l'aube, alors que l'enfer fumant léchait ses blessures, nous déblayâmes des bras, des pieds; glacés de froid et d'horreur, couverts de suie et aveuglés par la poussière. En folie, j'errais dans les rues ensevelies sous les décombres. Les vitrines en mille morceaux, les voitures abandonnées, à moitié écrasées; et, cocasse, un pan de mur suspendu, tenant à un fil et laissant à découvert la salle de bains avec la baignoire en équilibre.
    Les bombes nous faisaient déménager sans arrêt. Notre maigre bagage avait disparu, sauf ma guitare. À la recherche de mes amis, je me heurtais à leur maison abandonnée, dans des quartiers détruits. D'autres, en revanche, étaient restés :
    Micky Iveria continuait à faire du théâtre, ma tante Kitty était là, et le vieux libraire russe dans sa boutique, où j'aimais venir philosopher près du poêle rougi à vif.
    C'est qu'il faisait froid. Le seul moyen de chauffage consistait en un calorifère à gaz dans la cheminée, ne s'allumant qu'avec une pièce de monnaie. On faisait souvent la queue devant les poissonneries et pour les autres denrées alimentaires. Le ravitaillement marchait aux tickets. Le sucre disparaissait.
 

* * *

     La vie, notre vie, quelle blague! [ . . . ] Nous ne savions pas qu'il y aurait la guerre, qu'il y aurait la faim et même la prison, lorsque nous étions petites, gâtées par notre mère qui nous fit voir un monde, un monde qui était comme sa maison.
Nous n'avions jamais appris dans aucun livre qu'il fallait haïr et tuer pour vivre. . .
    Le choc de la guerre me donna des ailes mythologiques, je survolais le champ de bataille qu'était devenue l'Angleterre, noyant mon désespoir et celui des autres dans la course et la chanson.     L'ENSA, le théâtre aux Armées britanniques, m'engagea pour une tournée de concerts, indéfinie. Au fur et à mesure que je composais, j'alimentais mon programme en anglais, en russe, en langue imaginaire même, pour amuser les soldats, mais les chansons françaises étaient les plus proches de mon cœur.
    Et puis, sous le coup d'une inspiration subite, sortie de moi, toute faite, La Marche des partisans en russe et en sifflant. Presque en même temps, une chanson triste au charme slave, Une larme.
    Le chef des émissions canadiennes fut le premier à m'inviter au micro de la BBC. Dans le studio d'à côté travaillait l'équipe des « Français parlent aux Français » que je rencontrais. Dès lors, j'eus mes grandes et mes petites entrées à la BBC de Londres. À chacun de mes passages en ville, je leur apportais une nouvelle chanson. Je ne me souviens plus très bien qui me prit au CarIton Garden, le quartier général des Forces Françaises Libres. Bénévole, j'y entrais au service de la cantine. Et comme il n'y a pas loin de la soupe à la chanson, bientôt je fus de toutes les popotes: militaires, aviateurs, marins et parachutistes héroïques, ces derniers portant les couleurs belges. Je retrouvais mes gars un peu partout, incorporés dans les unités anglaises. Ensemble, nous reprenions à Glasgow ou à Édimbourg les tempo de marche qu'entraîne le courage.
    En chantant, en sifflant on marche avec moins d'peine,
chanson [ma souveraine, je suis ton chevalier
Encore une et puis deux encore trois lieues à faire,
pour retrouver ma mère, [ma mère et mon foyer
Courage, courage.

    Le contact avec la France clandestine commençait à s'établir . Des Français à l'identité cachée arrivaient en mission. Je rencontrais Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Joseph Kessel, Henri Frenay, Maurice Druon, Pierre Fourcaud, sans savoir qui ils étaient.
    Nos soirées en marge de la réalité, purifiées par l'incognito et vibrant d'un même idéal, nous engageaient dans des liens des plus chaleureux
   Ceux qui m'ont connue alors m'appelaient la chanteuse de la Résistance. Mais j'étais aussi le Barde des Alliés. Traduite en huit langues, The V Song (La Chanson des V) - nous étions sous le symbole de la Cinquième symphonie de Beethoven - faisait le tour des casernes et avait même été publiée; mais la maison d'édition périt sous les bombes et, avec elle, les partitions. Elle roula dans l'oubli comme tant d'autres. Chacune, pourtant, fut la maille d'un ensemble. L'heure devenait grave.     On attendait le débarquement. Pierre Lazareff m'introduisit à l'Heure Française de l'ABSIE (Radio à l'usage officiel de l'information des États-Unis ). Cette série d'émissions extraordinaires allait cristalliser, pour la première fois, un choix de mes chants de la Résistance et de la Libération. Ils s'échelonnent sur les quatre ans de guerre, intimement liés à mes états d'esprit, à mes voyages, aux amis trouvés et perdus, à l'angoisse, à la mort, à l'amour. Époque de vie intense dans le danger, à laquelle j'eus la chance de survivre, y laissant peut-être le meilleur de moi-même.
    Ce soir, j'ai envie de vous raconter ma vie.
 
Anna Marly

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