Ça été l'un des constants soucis
de la Résistance d'unifier les divers maquis surgis sur le sol français
et de les faire rentrer sous le commandement central. Les obscurités
et les cloisonnements de l'action clandestine rendaient la tâche
malaisée: on conçoit aussi les inquiétudes qui pouvaient se former,
les malentendus qui pouvaient se produire. A présent que l'analyse
rétrospective permet de considérer la complexité de l'un des plus
profonds mouvements de la nation française, on est en droit de proclamer
que, à travers toutes les divergences et toutes les difficultés,
il y a eu, en tous les points du territoire, un élan spontané du
peuple pour lutter contre la déportation, contre toutes les formes
de l'oppression, en même temps que la création patiente, obstinée,
constamment mise en péril et mutilée, d'une vaste et puissante machine
qui s'efforçait d'administrer et d'ordonner et qui, sur le plan
militaire, a abouti à l'organisation des F. F. I. Et ces deux forces,
ces deux volontés, l'une qui animait et surgissait, l'autre qui
donnait forme, expression et unité, se sont rejointes pour faire
ce qui s'appela et s'appellera la Résistance. De la Résistance,
on peut dire ce qui a été dit de la Révolution Française considérée
dans son ensemble, dans sa vertu essentielle, dans sa signification
et son sens : elle est un bloc. La Résistance est un bloc. C'est
un moment de notre histoire. C'est une de ses idées et de ses actions.
C'est une des figures qu'a prises la France au cours de sa durée
épique. Et il appartient aux générations futures de demeurer attachées
à ce moment de la France, à cette uvre de la France, comme
elles demeurent attachées à la Révolution Française. Il leur appartient
de s'en réclamer comme l'une de leurs origines toujours vivantes
et fécondantes.
A certains instants du journal de campagne
du chef Mompezat, on percevra tels des conflits et des agacements
que les conjonctures quotidiennes faisaient naître, surtout dans
un département aussi partagé que le Tarn, et dont la diversité géographique
suffisait peut-être à justifier une certaine humeur individualiste.
J'ai été, moi-même, placé de sorte à avoir connaissance de ces incidents
et de ces incidences. Je puis maintenant, à tête froide et en regardant
en arrière, en discerner les raisons et les évaluer à leur faible
importance. Je puis aussi estimer comme un devoir capital la nécessité
de replacer les détails dans l'ensemble et d'affirmer le mérite
symbolique et réel de cet ensemble, son âme et son efficacité.
Voici donc l'histoire, aux jours suprêmes
de la Libération, d'un de ces maquis - et l'un des plus vaillants
- qui ont assuré, devant le monde, l'existence de la France. Elle
est exactement et rudement contée. Et devant les péripéties et les
exploits du Corps Franc de la Montagne Noire, devant les coups d'audace
et les décisions de ses chefs, le sacrifice obscur de tant de morts,
on se sent saisi d'un sentiment de fraternelle fierté et l'on se
dit que c'est cela ce souvenir et cet esprit, qu'il s'agit de préserver,
de perpétuer vivants parmi les inspirations qui doivent nous faire
agir. Le Corps Franc de la Montagne Noire est un de ceux qui ont
asséné aux Allemands les plus rudes coups, précipité leur déroute,
permis à notre pays de relever la tête, de déclarer qu'il n'était
pas un objet passif d'armistices et de combinaisons, mais une nation,
celle-là même qui a inventé ce que c'est qu'une nation.
Dans l'initiative et le sang de ces garçons,
dans son peuple et par son peuple elle renaissait à la vie nationale,
participait à sa délivrance. Comme les combattants de tous les maquis,
ceux de la Montagne Noire venaient de partout, et il faut, dans
notre pensée, les maintenir confondus en cette camaraderie merveilleuse
qui fut celle de la Résistance et qui est la conscience profonde,
anonyme, énergique et sainte du peuple. Le journal de Mompezat est
une précieuse contribution aux annales de ce peuple de France, et
l'on souhaite de voir abonder les témoignages de cette sorte. Il
faut que la France prenne conscience de ce qu'elle a fait afin de
savoir ce qui lui reste encore et toujours à faire, et que l'étranger
reprenne une connaissance claire de cette France qu'il a vu tomber
si bas et qu'il n'a pas reconnue. Il doit désormais la reconnaître.
Les morts de la Montagne
Noire crient la vérité et, grâce à eux, les survivants reconstituent
la nation Française.
 
Jean Cassou
