Maquis du Vercors

Patrice Escolan & Lucien Ratel

 

GUIDE-MEMORIAL
DU VERCORS RESISTANT

 

Editions Le Cherche Midi
Paris - 1994 - 406 pages


4° de couverture


GUIDE-MEMORIAL DU VERCORS RESISTANT

  Dans notre mémoire individuelle et collective de la Seconde Guerre mondiale, certains épisodes dramatiques ont marqué nos sensibilités. L'un d'eux fut l'anéantissement par la Wehrmacht, sur le plateau du Vercors, de toute une armée de maquisards. Le Vercors est ainsi devenu un lieu hautement symbolique des combats que livrèrent pendant l'été 44 les Forces françaises de l'Intérieur (FFI) pour la libération du territoire national.
Le présent ouvrage repose d'abord sur la collecte de témoignages oraux que les auteurs ont recueillis au cours de ces dernières années. Les entretiens sont augmentés d'une importante documentation et d'une iconographie.
L'ouvrage comporte aussi une chronologie de l'histoire de la Résistance dans le Vercors (Drôme et Isère) et une partie guide, avec cinq itinéraires historiques permettant de découvrir les hauts lieux du Vercors de la Résistance. L'ensemble est complété par des index de noms propres et de lieux, et par une bibliographie.
D'abord symbole de l'espoir, puis du courage et enfin du sacrifice, le Vercors s'inscrit comme l'une des pages les plus héroïques de l'histoire contemporaine de notre pays.
  Patrice Escolan, journaliste indépendant, a travaillé entre autres pour l'AFP et l'émission Droit de réponse de Michel Polac, de 1982 à 1987. II a collaboré au film sur le maquis du Vercors, "Le Plateau déchiré", réalisé par Laurent Lutaud et diffusé par France 3 en janvier 1992. Il poursuit actuellement une collecte de témoignages oraux intitulée "La Mémoire vive".
  Lucien Ratel a, pour sa part, débuté à Franc-Tireur, puis dans une station de l'ORTF en Algérie, avant d'être chargé de presse de la Ville de Grenoble à l'occasion des Jeux Olympiques d'hiver de 1968. Il a été responsable de l'information municipale pendant dix-huit ans et a eu en charge la communication de l'Office de radio-télévision olympique (ORTO 92) lors des jeux d'Albertville. Il se consacre désormais à l'histoire du Vercors où il a choisi de vivre.


Préface


Les lecteurs qui, mis en appétit par le titre de ce livre, en attendent un guide, au sens touristique même étendu du mot, seront bien surpris et, je pense, comblés par ce qu'ils vont y découvrir.
Ils trouveront certes, dans la seconde partie de l'ouvrage, toutes les orientations permettant de partir bien équipé à la découverte du Vercors. Mais la vraie substance, ils la trouveront dans le parcours historique par étapes qui leur est proposé. Là encore, une surprise nouvelle réside dans l'ampleur de la perspective, bien au-delà du seul Vercors.
D'emblée, les auteurs nous entraînent dans une plongée prolongée dans les arcanes de la Résistance dauphinoise en ses balbutiements. Cela se passe à Grenoble, évidemment. Le Vercors viendra bien plus tard.
Mais, après tout, n'est-ce pas la logique qui inspire cette entrée en matière ? Des mouvements sont nés dans la capitale, et c'est là qu'ils ont naturellement puisé leur inspiration politique et trouvé leurs premiers leaders. Tout au long des récits qu'on va lire, nous reviendrons épisodiquement à Grenoble et nous y fermerons notre lecture.
La chronique de l'opposition à Vichy dès 1940 est décrite avec abondance. Je trouve même que, dans l'équilibre général de l'ouvrage, elle occupe une place relative excédant son importance réelle et la réalité des risques encourus.
En zone sud non occupée, la Résistance, la vraie, a commencé avec l'occupation ennemie, et en Isère, c'est avec Marie Reynoard que la machine s'est mise en marche. Cela ne veut pas dire que le travail destiné à entraver la propagande et la pénétration politique du régime vichyssois ait été négligeable. Simplement, comparé à ce qui allait se passer par la suite, il s'est agi d'un prélude sans éclat.
Par la suite, d'un chapitre à l'autre, nous sommes amenés à vivre plusieurs aventures qui furent plus ou moins simultanées, alors que les auteurs sont contraints d'échelonner leur narration. On s'y accoutume aisément; mais il faut, en abordant un chapitre, bien se souvenir de ce qui s'est passé deux ou trois chapitres précédents.

Cela est vrai en particulier pour la Libération de Grenoble, fruit de cinq opérations convergentes.
Mais ce qui fait la valeur principale de ce livre, c'est la richesse de sa documentation, qu'elle soit écrite ou orale. Il apporte une multiple livraison de renseignements, d'anecdotes, de compléments explicatifs, de jugements éclairant les faits, parmi lesquels j'avoue avoir découvert des raisons sérieuses de nuancer certaines de mes évaluations antérieures. C'est la raison qui m'a déterminé à préfacer ce livre. C'est-à-dire d'en recommander la prise en considération auprès des gens sérieux. Cela ne veut pas dire, évidemment, que je prends à mon compte l'ensemble de sa substance.
La critique de cet ouvrage sera l'affaire des médias et des historiens. Je ne veux quant à moi que relever certains éléments qui ressortent de ces écrits, et qui ont suscité en moi de l'émotion.
A tout seigneur tout honneur : le Vercors.
D'abord, un détail qui a tout de même de l'importance. Ce sont bien les Francs-Tireurs qui ont accueilli les premiers réfractaires au STO et ont fondé les premiers camps. Mais, à partir de l'installation du 2e Comité de combat, le Vercors est devenu "l'organisation Vercors", entité civile et militaire totalement détachée du mouvement "Franc- Tireur", tout en conservant avec tous ses représentants les meilleures relations. Chavant exerçait ses fonctions de chef civil du plateau, indépendamment de son appartenance à ce mouvement.
Mais il est à mes yeux, s'agissant du Vercors, un malentendu majeur que le recours des auteurs de ce livre aux jugements de mon ami Pierre Dalloz m'amène à éclairer.
A l'origine de l'aventure épique du Vercors, on trouve le projet de Dalloz, devenu le plan "Montagnards", avec son chapitre central : le Plan d'utilisation militaire du Vercors, que j'eus l'honneur de rédiger.
Pierre était un architecte et un inventeur, mais avant tout un idéaliste et un poète. Son Vercors était une vision juste et réaliste, mais elle devint peu à peu mythique.
Le plan "Montagnards", que je m'efforçai de présenter à "Vidal" comme répondant à une hypothèse n'excluant pas les autres, était à ses yeux celle qu'il faudrait jouer à tout prix en cas de débarquement Sud. A partir du moment où notre ami nous quitta. fin mai 1943, avant de rejoindre l'Angleterre puis Alger, il se considéra comme investi d'une mission : celle de convaincre les états-majors alliés de cette vérité souveraine.
Restés sur place, les pieds sur terre, nous nous occupâmes de faire vivre nos hommes et d'en faire le plus vite possible des combattants polyvalents.

Le changement de commandement, en janvier 1944, n'entraîna pas d'altération de la vision des choses sur le plateau. Mais Huet et Chavant se trouvèrent brutalement confrontés à une réalité concrète, la menace d'attaque de la 157e division. C'est à elle qu'il fallait faire face, et ce n'était pas ce qu'avait préparé le plan "Montagnards". Celui-ci était destiné à protéger des débarquements de forces aéroportées en concomitance avec un débarquement en Méditerranée.
Mais Alger et le Vercors étaient en contact radio ; et Alger, comme Londres, connaissait les dispositions prises par le Vercors depuis le 6 juin.
Les interlocuteurs du Vercors se situaient en un lieu privilégié, le SPOC (Special Project Operations Center) organe tripartite où siégeait un officier français, lequel était également membre de la DGSS ( Direction générale des services spéciaux) .
L'état-major allié utilisait le SPOC comme un organisme technique, et non pas comme un auxiliaire de décision.
Quand Pflaum a lancé son offensive de juillet, les Américains et les Anglais, au plus haut niveau et dans le plus grand secret, préparaient "Anvil/Dragoon"en Provence.
Le SPOC n'était pas en mesure de dire au Vercors : "On va jouer le plan "Montagnards" ou non". Et sous l'embargo total de tous les moyens opérationnels à destination de l'Europe, l'état-major français d'Alger était impuissant.
Le SPOC a donc poursuivi avec le Vercors un dialogue encourageant jusqu'à l'issue du 23 juillet.
Ainsi Pierre Dalloz avait-il poursuivi vainement sa croisade, et a-t-il été tenté de la conclure par une condamnation sévère d'Alger jusqu'au plus haut niveau. L'illusion avait été de tout miser sur une seule carte. Mais, là-haut sur le plateau, tout, depuis juin, encourageait cette certitude. Et là se situe le drame : en bout de ligne à Alger, le correspondant du Vercors n'était pas responsable des décisions stratégiques.
Or, préoccupé de la préparation d'"Anvil", l'état-major interallié misait tout son plan sur le débarquement, lui-même facilité par des parachutages rapprochés, comme au Muy. Une opération lointaine ne l'intéressait pas.
C'est cela la stratégie, et aussi la tactique. Les plans existent. Ils sont multiples, échangeables et variables au gré des opportunités opérationnelles. Rien n'est figé à l'avance. La notion de promesse, d'engagement irréversible est un non-sens en ce domaine.
Voilà comment je vois les choses; mais ce commentaire ne condamne personne, sinon l'interlocuteur du Vercors à Alger, qui avait pris des engagements verbaux vis-à-vis de Chavant, et qui a poursuivi jusqu'au bout son langage incitatif sachant que rien ne pourrait en concrétiser les promesses.

Le second point qui a retenu mon attention concerne la guérilla dans l'Isère et la Libération de Grenoble.
J'y insiste parce que ce sujet occupe une part importante de ce livre, mais qu'il ne peut pas être développé en si peu de temps,
Le Vercors est partagé pour moitié entre la Drôme et l'Isère mais la carte de la Résistance intérieure en a fait un monde à part, qui échappait à chacun des départements. L'histoire a élevé le Vercors au rang de mythe et de symbole et lorsque, en France, on parle de Résistance dans les Alpes, ce sont le Vercors et les Glières qui retiennent l'attention.
Les commandants de la Drôme et de l'Isère ressentent parfois péniblement l'injustice de ce traitement.
La bataille du Vercors a été décrite avec minutie dans plusieurs ouvrages; et des condamnations sévères ont été portées par quelques auteurs de renom et d'autorité, comme Henri Noguères, à l'encontre de la conception et de l'exécution de la forme de combat choisie ,
Mais ce qui demeure à l'issue de ces polémiques, c'est la grandeur de cette aventure et la trace qu'elle laissera.
Je suis des premiers à penser ainsi, Je n'en regrette pas moins la semi-indifférence où sont laissés ceux qui appliquèrent des méthodes inverses, fondées sur le principe de harcèlement continu et de guérilla civile et militaire, usant l'ennemi au point qu'il finisse par s'effondrer aux premiers coups des forces régulières, et même bien avant, comme ce fut le cas pour Grenoble.
Le récit des actions de détail, dont l'incessante répétition est la condition de leur efficacité, est peu spectaculaire, sauf exceptions. Ceux qui en furent les artisans furent rarement des narrateurs. Et les médias d'aujourd'hui ne trouvent pas auprès d'eux matière aux flambées évocatrices dont ils aiment se nourrir. Pour l'Isère cependant, il y a une exception : "Stéphane".
C'est une des raisons pour lesquelles je félicite les auteurs de ce livre pour la place qu'ils réservent, en plusieurs chapitres, à la conduite exemplaire des combats de la Drôme.
En ce qui concerne l'Isère, les documents de haute qualité ne manquent pas, où trouver la substance d'une grande histoire de la Résistance en Dauphiné. Je ne citerai que :
- La Chronique des maquis de l'Isère, de Paul et Suzanne Silvestre.
- des mêmes auteurs, les deux cartes-schémas de L'Action de la Résistance en Isère, avant et après le 6 juin 1944, ainsi que la Notice explicative qui les accompagne.

- Liberté provisoire, d'André Lanvin-Lespiau, nous fait connaître les circonstances, à tort ignorées par les chroniqueurs et les historiens, des combats de l'Oisans où le général Pflaum avait tenté, avec des forces à peine moindres, de renouveler son succès du Vercors. L'opération "Hochsommer"fut un lourd échec.
- Tu prendras les armes, d'Albert Darier, raconte, de façon émouvante, les combats du Trièves et de la façade sud-est du Vercors, jusqu'à la tragédie du "pas de l'Aiguille". Et je n'aurais garde d'oublier de mentionner La Bataille de Grenoble, de Louis Nal, qui rassemble l'essentiel du parcours héroique de nos groupes francs, fers de lance infatigables de l'action urbaine et du combat des communications, à qui, en définitive, Grenoble doit pour l'essentiel sa croix de la Libération. Pour le Vercors seul, je renvoie le lecteur aux divers ouvrages dont on trouvera les références dans la bibliographie établie ici même par Patrice Escolan et Lucien Ratel. Quand on les aura lus, on disposera d'une connaissance des faits et d'une gamme d'interprétations suffisantes pour pouvoir porter un jugement objectif; à condition qu'il soit prudent.
Ces évocations et ces références me dispensent d'y ajouter mes commentaires, qui donneraient à cette préface un volume indécent.
Et maintenant, juste un dernier mot sur la Libération de Grenoble. Pour bien comprendre ce qui s'est passé, il faut tenir compte de plusieurs circonstances dont chacune a joué un rôle déterminant.
D'abord, le commandement départemental, approuvé par le CDLN, avait décidé, tant que le général Pfiaum maintiendrait dans la ville une force opérationnelle supérieure à un bataillon de "Panzergrenadiere", de ne pas engager la bataille de Grenoble. En cas d'évacuation allemande, le dispositif adopté aurait pour objet unique d'intercepter les mouvements ennemis dans toutes les directions. Cette décision était antérieure au débarquement en Provence.
Le deuxième événement d'importance fut l'opération "Hochsommer" lancée par le général Pfiaum, le 8 août, contre l'Oisans.
Troisième acte capital : le débarquement franco-allié réussi le 15 août, et la remontée ultra-rapide de l'avant-garde américaine, la "Task Force Butler", présente à Veynes dès le 19 août.
A partir de là, tout se joue en convergence vers Grenoble : la 36e division US du général Dahlquist lance deux bataillons du 143e régiment du colonel Adams, l'un par le col Bayard, l'autre par La Croix-Haute; le général Pfiaum décide d'évacuer Grenoble, en même temps qu'il donne à son détachement opérationnel "Hochsommer" l'ordre de décrocher vers les axes permettant de rejoindre l'Italie.
Dans la nuit du 21 au 22 août, il réussit l'évacuation de Grenoble. Dans le même temps, les forces des secteurs se resserrent autour de la ville, et les premiers éléments y rejoignent l'antenne du Secteur I, ainsi que celle des groupes francs de Nal.
Deux commandos français de parachutistes, qui avaient durement combattu la veille à Pont-de-Claix, pénètrent à l'aube dans la ville, ainsi qu'un journaliste américain isolé, Edd Johnson, du Chicago Sun.
La ville est alors complètement libérée, et les autorités civiles et militaires de la Résistance s'y installent avant que le premier soldat américain n'atteigne la ville. En effet, le 3e bataillon du lieutenant-colonel Andrews pénètre dans Grenoble ce même jour à 14 heures, avec le colonel Adams, commandant le 143e RI US. Celui- ci confère sans délai avec le commandant "Bastide" pour se mettre d'accord sur les dispositions immédiates à prendre.
Pendant ce temps-Ià, le I/143e RI US du lieutenant-colonel Frazier descend du col Bayard par le Champsaur et Laffrey, tandis que les groupes mobiles de "Lanvin" talonnent en Oisans les unités allemandes en pleine retraite. La jonction est réalisée en fin de matinée, au nord-ouest du Péage-de-Vizille. Les groupes mobiles de "Lanvin", solidement étayés par l'artillerie et les blindés américains, vont refouler la troupe allemande en désordre dans le parc du château de Vizille et la faire prisonnière après un violent combat.
Le lieutenant-colonel Frazier fera son entrée dans Grenoble le soir du 22, avant la tombée de la nuit. Dès le lendemain, le 143e RI sera relevé par le 179e RI du colonel Harold Meyer.
Un combat sévère aura encore lieu le 23, à Gières, où un peloton blindé américain sera tenu en échec et un lieutenant fait prisonnier. Mais la pression combinée exercée sur Gières et Domène par le 179e RI et les unités FFI des secteurs I et VI, avec les hommes de "Stéphane", contraindra les compagnies allemandes encerclées à se rendre avec armes et bagages.
Après cette dernière capitulation, il ne restera plus dans l'Isère, s'agissant de la Wehrmacht, que des milliers de prisonniers et de fuyards.
De ce dénouement volontiers controversé, je crois pouvoir tirer trois réflexions qui l'emportent sur les autres.
D'abord celle-ci : il serait vraiment dérisoire de vouloir encore, parmi ceux qui ont vécu l'événement, se disputer l'honneur d'avoir été le premier des libérateurs de Grenoble.
Encore et surtout : la remontée miraculeusement rapide des Américains jusqu'aux deux grands cols clés des accès de Grenoble, et les conditions de la Libération de la ville, démontrent à quel point la menace rapprochée et le harcèlement des maquis ont usé et détruit le potentiel de combat de la Wehrmacht.
Mais il est clair que, sans l'imminence de l'arrivée des forces régulières américaines, sans leur présence visible et leur intervention, la débâcle allemande, si elle avait pu être acquise, nous aurait coûté beaucoup plus de larmes et de sang. Enfin, malgré la fidélité de la France libre, l'héroïsme du Corps expéditionnaire français d'Italie, de la 1e Division blindée, et l'éclatante campagne de la 1e Armée, quel eût été le poids du général de Gaulle face à nos alliés, si la Résistance intérieure, ici plus qu'ailleurs peut-être, n'avait pas rempli la mission qu'elle devait à la France ?
 

Général Alain Le Ray,
ancien chef militaire du Vercors,
ancien chef des Forces françaises de l'intérieur de l'Isère.


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