Préface
Les lecteurs qui, mis en appétit par le titre de ce livre, en attendent un guide, au
sens touristique même étendu du mot, seront bien surpris et, je pense, comblés par
ce qu'ils vont y découvrir.
Ils trouveront certes, dans la seconde partie de l'ouvrage, toutes les
orientations permettant de partir bien équipé à la découverte du Vercors.
Mais la vraie substance, ils la trouveront dans le parcours historique
par étapes qui leur est proposé. Là encore, une surprise nouvelle réside
dans l'ampleur de la perspective, bien au-delà du seul Vercors.
D'emblée, les auteurs nous entraînent dans une plongée prolongée dans les
arcanes de la Résistance dauphinoise en ses balbutiements. Cela se passe à
Grenoble, évidemment. Le Vercors viendra bien plus tard.
Mais, après tout, n'est-ce pas la logique qui inspire cette entrée en matière ? Des
mouvements sont nés dans la capitale, et c'est là qu'ils ont naturellement puisé leur
inspiration politique et trouvé leurs premiers leaders. Tout au long des récits qu'on va
lire, nous reviendrons épisodiquement à Grenoble et nous y fermerons notre lecture.
La chronique de l'opposition à Vichy dès 1940 est décrite avec abondance. Je
trouve même que, dans l'équilibre général de l'ouvrage, elle occupe une place
relative excédant son importance réelle et la réalité des risques encourus.
En zone sud non occupée, la Résistance, la vraie, a commencé avec l'occupation
ennemie, et en Isère, c'est avec Marie Reynoard que la machine s'est mise en
marche. Cela ne veut pas dire que le travail destiné à entraver la propagande et
la pénétration politique du régime vichyssois ait été négligeable. Simplement,
comparé à ce qui allait se passer par la suite, il s'est agi d'un prélude sans éclat.
Par la suite, d'un chapitre à l'autre, nous sommes amenés à vivre plusieurs
aventures qui furent plus ou moins simultanées, alors que les auteurs sont
contraints d'échelonner leur narration. On s'y accoutume aisément; mais il faut,
en abordant un chapitre, bien se souvenir de ce qui s'est passé deux ou trois
chapitres précédents.

Cela est vrai en particulier pour la Libération de Grenoble, fruit de cinq opérations convergentes.
Mais ce qui fait la valeur principale de ce livre, c'est la richesse de sa documentation,
qu'elle soit écrite ou orale. Il apporte une multiple livraison de renseignements, d'anecdotes,
de compléments explicatifs, de jugements éclairant les faits,
parmi lesquels j'avoue avoir découvert des raisons sérieuses de nuancer certaines de
mes évaluations antérieures. C'est la raison qui m'a déterminé à préfacer ce livre.
C'est-à-dire d'en recommander la prise en considération auprès des gens sérieux.
Cela ne veut pas dire, évidemment, que je prends à mon compte l'ensemble de sa
substance.
La critique de cet ouvrage sera l'affaire des médias et des historiens. Je ne veux
quant à moi que relever certains éléments qui ressortent de ces écrits, et qui ont
suscité en moi de l'émotion.
A tout seigneur tout honneur : le Vercors.
D'abord, un détail qui a tout de même de l'importance. Ce sont bien les
Francs-Tireurs qui ont accueilli les premiers réfractaires au STO et ont
fondé les premiers camps. Mais, à partir de l'installation du 2e
Comité de combat, le Vercors est devenu "l'organisation Vercors",
entité civile et militaire totalement détachée du mouvement "Franc-
Tireur", tout en conservant avec tous ses représentants les meilleures
relations. Chavant exerçait ses fonctions de chef civil du plateau, indépendamment
de son appartenance à ce mouvement.
Mais il est à mes yeux, s'agissant du Vercors, un malentendu majeur que
le recours des auteurs de ce livre aux jugements de mon ami Pierre Dalloz
m'amène à éclairer.
A l'origine de l'aventure épique du Vercors, on trouve le projet de Dalloz,
devenu le plan "Montagnards", avec son chapitre central : le
Plan d'utilisation militaire du Vercors, que j'eus l'honneur de rédiger.
Pierre était un architecte et un inventeur, mais avant tout un idéaliste et un
poète. Son Vercors était une vision juste et réaliste, mais elle devint peu à peu
mythique.
Le plan "Montagnards", que je m'efforçai de présenter à "Vidal"
comme répondant à une hypothèse n'excluant pas les autres, était à ses
yeux celle qu'il faudrait jouer à tout prix en cas de débarquement Sud.
A partir du moment où notre ami nous quitta. fin mai 1943, avant de rejoindre
l'Angleterre puis Alger, il se considéra comme investi d'une mission :
celle de convaincre les états-majors alliés de cette vérité souveraine.
Restés sur place, les pieds sur terre, nous nous occupâmes de faire vivre nos
hommes et d'en faire le plus vite possible des combattants polyvalents.

Le changement de commandement, en janvier 1944, n'entraîna pas d'altération de
la vision des choses sur le plateau. Mais Huet et Chavant se trouvèrent
brutalement confrontés à une réalité concrète, la menace d'attaque de
la 157e division. C'est à elle qu'il fallait faire face, et
ce n'était pas ce qu'avait préparé le plan "Montagnards". Celui-ci
était destiné à protéger des débarquements de forces aéroportées en concomitance
avec un débarquement en Méditerranée.
Mais Alger et le Vercors étaient en contact radio ; et Alger, comme Londres,
connaissait les dispositions prises par le Vercors depuis le 6 juin.
Les interlocuteurs du Vercors se situaient en un lieu privilégié, le SPOC
(Special Project Operations Center) organe tripartite où siégeait un officier
français, lequel était également membre de la DGSS ( Direction générale
des services spéciaux) .
L'état-major allié utilisait le SPOC comme un organisme technique, et non pas
comme un auxiliaire de décision.
Quand Pflaum a lancé son offensive de juillet, les Américains et les Anglais,
au plus haut niveau et dans le plus grand secret, préparaient "Anvil/Dragoon"en
Provence.
Le SPOC n'était pas en mesure de dire au Vercors : "On va jouer le
plan "Montagnards" ou non". Et sous l'embargo total de tous les moyens
opérationnels à destination de l'Europe, l'état-major français d'Alger
était impuissant.
Le SPOC a donc poursuivi avec le Vercors un dialogue encourageant jusqu'à
l'issue du 23 juillet.
Ainsi Pierre Dalloz avait-il poursuivi vainement sa croisade, et a-t-il
été tenté de la conclure par une condamnation sévère d'Alger jusqu'au
plus haut niveau. L'illusion avait été de tout miser sur une seule carte.
Mais, là-haut sur le plateau, tout, depuis juin, encourageait cette certitude.
Et là se situe le drame : en bout de ligne à Alger, le correspondant du
Vercors n'était pas responsable des décisions stratégiques.
Or, préoccupé de la préparation d'"Anvil", l'état-major interallié
misait tout son plan sur le débarquement, lui-même facilité par des parachutages
rapprochés, comme au Muy. Une opération lointaine ne l'intéressait pas.
C'est cela la stratégie, et aussi la tactique. Les plans existent. Ils
sont multiples, échangeables et variables au gré des opportunités opérationnelles.
Rien n'est figé à l'avance. La notion de promesse, d'engagement irréversible
est un non-sens en ce domaine.
Voilà comment je vois les choses; mais ce commentaire ne condamne personne,
sinon l'interlocuteur du Vercors à Alger, qui avait pris des engagements verbaux
vis-à-vis de Chavant, et qui a poursuivi jusqu'au bout son langage incitatif sachant
que rien ne pourrait en concrétiser les promesses.

Le second point qui a retenu mon attention concerne la guérilla dans l'Isère et la
Libération de Grenoble.
J'y insiste parce que ce sujet occupe une part importante de ce livre, mais qu'il
ne peut pas être développé en si peu de temps,
Le Vercors est partagé pour moitié entre la Drôme et l'Isère mais la carte
de la Résistance intérieure en a fait un monde à part, qui échappait à
chacun des départements. L'histoire a élevé le Vercors au rang de mythe
et de symbole et lorsque, en France, on parle de Résistance dans les Alpes,
ce sont le Vercors et les Glières qui retiennent l'attention.
Les commandants de la Drôme et de l'Isère ressentent parfois péniblement
l'injustice de ce traitement.
La bataille du Vercors a été décrite avec minutie dans plusieurs ouvrages; et des
condamnations sévères ont été portées par quelques auteurs de renom et d'autorité,
comme Henri Noguères, à l'encontre de la conception et de l'exécution de la forme
de combat choisie ,
Mais ce qui demeure à l'issue de ces polémiques, c'est la grandeur de
cette aventure et la trace qu'elle laissera.
Je suis des premiers à penser ainsi, Je n'en regrette pas moins la semi-indifférence où
sont laissés ceux qui appliquèrent des méthodes inverses, fondées sur le
principe de harcèlement continu et de guérilla civile et militaire, usant l'ennemi au
point qu'il finisse par s'effondrer aux premiers coups des forces régulières, et même
bien avant, comme ce fut le cas pour Grenoble.
Le récit des actions de détail, dont l'incessante répétition est la condition
de leur efficacité, est peu spectaculaire, sauf exceptions. Ceux qui en
furent les artisans furent rarement des narrateurs. Et les médias d'aujourd'hui
ne trouvent pas auprès d'eux matière aux flambées évocatrices dont ils
aiment se nourrir. Pour l'Isère cependant, il y a une exception : "Stéphane".
C'est une des raisons pour lesquelles je félicite les auteurs de ce livre pour la
place qu'ils réservent, en plusieurs chapitres, à la conduite exemplaire des combats
de la Drôme.
En ce qui concerne l'Isère, les documents de haute qualité ne manquent pas, où
trouver la substance d'une grande histoire de la Résistance en Dauphiné. Je ne
citerai que :
- La Chronique des maquis de l'Isère, de Paul et Suzanne Silvestre.
- des mêmes auteurs, les deux cartes-schémas de L'Action de la Résistance en
Isère, avant et après le 6 juin 1944, ainsi que la Notice explicative qui les
accompagne.

- Liberté provisoire, d'André
Lanvin-Lespiau, nous fait connaître les circonstances, à tort ignorées
par les chroniqueurs et les historiens, des combats de l'Oisans où le
général Pflaum avait tenté, avec des forces à peine moindres, de renouveler
son succès du Vercors. L'opération "Hochsommer"fut un lourd
échec.
- Tu prendras les armes, d'Albert Darier, raconte, de façon émouvante,
les combats du Trièves et de la façade sud-est du Vercors, jusqu'à la
tragédie du "pas de l'Aiguille". Et je n'aurais garde d'oublier
de mentionner La Bataille de Grenoble, de Louis Nal, qui rassemble
l'essentiel du parcours héroique de nos groupes francs, fers de lance
infatigables de l'action urbaine et du combat des communications, à
qui, en définitive, Grenoble doit pour l'essentiel sa croix de la Libération.
Pour le Vercors seul, je renvoie le lecteur aux divers ouvrages dont
on trouvera les références dans la bibliographie établie ici même par
Patrice Escolan et Lucien Ratel. Quand on les aura lus, on disposera
d'une connaissance des faits et d'une gamme d'interprétations suffisantes
pour pouvoir porter un jugement objectif; à condition qu'il soit prudent.
Ces évocations et ces références me dispensent d'y ajouter mes commentaires,
qui donneraient à cette préface un volume indécent.
Et maintenant, juste un dernier mot sur la Libération de Grenoble. Pour
bien comprendre ce qui s'est passé, il faut tenir compte de plusieurs
circonstances dont chacune a joué un rôle déterminant.
D'abord, le commandement départemental, approuvé par le CDLN, avait
décidé, tant que le général Pfiaum maintiendrait dans la ville une force
opérationnelle supérieure à un bataillon de "Panzergrenadiere",
de ne pas engager la bataille de Grenoble. En cas d'évacuation allemande,
le dispositif adopté aurait pour objet unique d'intercepter les mouvements
ennemis dans toutes les directions. Cette décision était antérieure
au débarquement en Provence.
Le deuxième événement d'importance fut l'opération "Hochsommer"
lancée par le général Pfiaum, le 8 août, contre l'Oisans.
Troisième acte capital : le débarquement franco-allié réussi le 15 août,
et la remontée ultra-rapide de l'avant-garde américaine, la "Task
Force Butler", présente à Veynes dès le 19 août.
A partir de là, tout se joue en convergence vers Grenoble : la 36e
division US du général Dahlquist lance deux bataillons du 143e
régiment du colonel Adams, l'un par le col Bayard, l'autre par La Croix-Haute;
le général Pfiaum décide d'évacuer Grenoble, en même temps qu'il donne
à son détachement opérationnel "Hochsommer" l'ordre de décrocher
vers les axes permettant de rejoindre l'Italie.
Dans la nuit du 21 au 22 août, il réussit l'évacuation de Grenoble.
Dans le même temps, les forces des secteurs se resserrent autour de
la ville, et les premiers éléments y rejoignent l'antenne du Secteur
I, ainsi que celle des groupes francs de Nal.
Deux commandos français de parachutistes, qui avaient durement combattu
la veille à Pont-de-Claix, pénètrent à l'aube dans la ville, ainsi qu'un
journaliste américain isolé, Edd Johnson, du Chicago Sun.
La ville est alors complètement libérée, et les autorités civiles et
militaires de la Résistance s'y installent avant que le premier soldat
américain n'atteigne la ville. En effet, le 3e bataillon
du lieutenant-colonel Andrews pénètre dans Grenoble ce même jour à 14
heures, avec le colonel Adams, commandant le 143e RI US.
Celui- ci confère sans délai avec le commandant "Bastide"
pour se mettre d'accord sur les dispositions immédiates à prendre.
Pendant ce temps-Ià, le I/143e RI US du lieutenant-colonel
Frazier descend du col Bayard par le Champsaur et Laffrey, tandis que
les groupes mobiles de "Lanvin" talonnent en Oisans les unités
allemandes en pleine retraite. La jonction est réalisée en fin de matinée,
au nord-ouest du Péage-de-Vizille. Les groupes mobiles de "Lanvin",
solidement étayés par l'artillerie et les blindés américains, vont refouler
la troupe allemande en désordre dans le parc du château de Vizille et
la faire prisonnière après un violent combat.
Le lieutenant-colonel Frazier fera son entrée dans Grenoble le soir
du 22, avant la tombée de la nuit. Dès le lendemain, le 143e RI sera
relevé par le 179e RI du colonel Harold Meyer.
Un combat sévère aura encore lieu le 23, à Gières, où un peloton blindé
américain sera tenu en échec et un lieutenant fait prisonnier. Mais
la pression combinée exercée sur Gières et Domène par le 179e
RI et les unités FFI des secteurs I et VI, avec les hommes de "Stéphane",
contraindra les compagnies allemandes encerclées à se rendre avec armes
et bagages.
Après cette dernière capitulation, il ne restera plus dans l'Isère,
s'agissant de la Wehrmacht, que des milliers de prisonniers et de fuyards.
De ce dénouement volontiers controversé, je crois pouvoir tirer trois
réflexions qui l'emportent sur les autres.
D'abord celle-ci : il serait vraiment dérisoire de vouloir encore, parmi
ceux qui ont vécu l'événement, se disputer l'honneur d'avoir été le
premier des libérateurs de Grenoble.
Encore et surtout : la remontée miraculeusement rapide des Américains
jusqu'aux deux grands cols clés des accès de Grenoble, et les conditions
de la Libération de la ville, démontrent à quel point la menace rapprochée
et le harcèlement des maquis ont usé et détruit le potentiel de combat
de la Wehrmacht.
Mais il est clair que, sans l'imminence de l'arrivée des forces régulières
américaines, sans leur présence visible et leur intervention, la débâcle
allemande, si elle avait pu être acquise, nous aurait coûté beaucoup
plus de larmes et de sang. Enfin, malgré la fidélité de la France libre,
l'héroïsme du Corps expéditionnaire français d'Italie, de la 1e
Division blindée, et l'éclatante campagne de la 1e Armée, quel eût été
le poids du général de Gaulle face à nos alliés, si la Résistance intérieure,
ici plus qu'ailleurs peut-être, n'avait pas rempli la mission qu'elle
devait à la France ?
Général Alain Le Ray,
ancien chef militaire du Vercors,
ancien chef des Forces françaises de l'intérieur de l'Isère.

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