J M Guillon & P Laborie  et Résistance

Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie

 

 

Mémoire et Histoire :
LA RESISTANCE

 

 

Editions Privat
Toulouse 1995 - 352 pages

" Table des matières "

 

Préface de Philippe Joutard 9
Pour une histoire de la Résistance, par Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie 15
 

L'état des lieux


La Résistance, cinquante ans et deux mille titres après, par Jean-Marie Guillon ... 27
Sur le concept de Résistance, par François Bédarida ... 45
 

Première partie   Continuité de la mémoire ou continuité de l'histoire

1. Contestations collectives, résistances et Résistance, quelles continuités? par Georges Fournier ... 53
2. Une lecture de La Résistance audoise, par Rémy Cazals ... 61
3. Prédétermination et premiers résistants ? Une approche du cas belge, par José Gotovitch ... 71
4. Réflexions sur les valeurs de la Résistance, par François Marcot ... 81
5. Pour une lecture critique de l'engagement résistant. L'exemple de Défense de la France, par Olivier Wieviorka ... 91
6. Les Espagnols dans la Résistance. Revenir aux réalités? par Emile Temime ... 99
7. La Résistance, l'histoire et l'anthropologie : quelques domaines de la théorie, par H.Roderick Kedward ... 109


Deuxième partie   Diversité des débuts

8. Les débuts de la Résistance dans la région de Toulouse, par Jean-Louis Cuvelliez ... 121
9. Naissance de la Résistance à Marseille, par Robert Mencherini ... 137
10. La Résistance des mouvements; ses débuts dans la région lyonnaise (1940-1942), par Laurent Douzou et Dominique Veillon ... 149
11. Les débuts de la Résistance en zone occupée : essai de typologie, par Jacqueline Sainclivier ... 161
12. 1940-1941 : catholiques résistants en zone occupée, par René Bédaria ... 171
13. Le Komintern, le PCF et les débuts de la Résistance par Serge Wolikow ... 183
 

Troisième partie Milieux et expériences : entre identité et spécificité

14. La Résistance immigrée, par Denis Peschanski ...201
15. Les Espagnols dans la Résistance : incertitudes et spécificités, par Geneviève Dreyfus- Armand ... 217
16. Résistance juive, résistants juifs : retour à I'histoire, par Renée Poznanski ... 227
17. La Résistance et le sort des juifs : 1940-1942, par Pierre Laborie ... 247
18. Montagne et Résistance en 1943, par François Boulet ... 261
19. Résistance civile, résistance armée. Étude d'un cas : les Cévennes par Patrick Cabanel ... 271
20. Paysans et Résistance : étude d'un milieu et d'un processus d'entrée en résistance, par Hélène Dumora-Ratier... 281
21. Solidarités, engagements et «ordres de Résistance» aux PTT par François Rouquet ... 289


Quatrième partie  La mémoire : miroir ou écran

  22. Histoire et «Mémoires», par Daniel Cordier ...299
23. Réflexions sur la relation entre historiens et acteurs de la résistance intérieure, par Serge Ravanel ... 313
24. Israélites français et Résistance, par Claude Lévy ... 321
25. Jean Zay : une résistance déplacée ? par Olivier Loubes ... 327
26. Littérature et contre-mémoire de la Résistance, par Jean Rives ... 335
27. La mémoire et les historiens, par Jean-Pierre Vernant ... 341
Six colloques sur la Résistance ... 346
Liste des sIgles ... 347
Index ... 348



" Préface du Recteur Philippe Joutard "


Puis-je d'abord dire simplement combien j'apprécie l'honneur que m'a fait Pierre Laborie en me demandant de préfacer cet ouvrage ? Je conserve un excellent souvenir de la richesse des communications et des discussions du colloque tenu à l'université de Toulouse-Le Mirail, qui a servi de support à cette publication. Mais l'ouvrage présenté ici, j'en atteste, ayant lu les «préactes», n'est pas le simple compte rendu de la rencontre de décembre 1993.
   Recomposé par les responsables, Jean-Marie Guillon et Pierre Laborie, réécrit par les divers contributeurs et complété par les réflexions de grands témoins et quels témoins, Daniel Cordier, Serge Ravanel et Jean-Pierre Vernant, c'est plus que des actes forcément divers, c'est un véritable livre collectif dont témoigne parfaitement la synthèse qui introduit l'ensemble.
   On y découvre le chemin parcouru par l'historiographie de la Résistance. Cinquante ans et deux mille titres après, pour reprendre l'expression de Jean-Marie Guillon, nous sommes à «mille années lumière» des premières histoires de la Résistance, souvent émouvantes, utiles chroniques, mais bien peu historiques.
   Ce qui constitue l'exigence historique, c'est la rigueur critique, mais aussi la nécessaire problématique. Celle qui est induite par le beau titre du colloque de Toulouse, De la Mémoire à l'Histoire : la Résistance, se situe pleinement dans les préoccupations les plus actuelles de notre communauté historienne, bien au-delà des spécialistes de la Résistance. Faut-il rappeler à ce propos la grande entreprise animée pendant plus de dix ans par Pierre Nora, Les lieux de Mémoire (1), qui avait précisément, entre autres, pour but de mener une réflexion sur les rapports entre Histoire et Mémoire nationale française.
   Dès l'introduction à son propos, en 1984, Pierre Nora avait rappelé les différences entre l'une et l'autre, et huit ans plus tard, il concluait cette longue enquête. Mais les historiens ne font que refléter une attente de la société tout entière, comme le note aussi Pierre Nora.
   Plus précisément, ce livre participe à l'effort des historiens actuels de la période pour «historiser la Résistance» selon le titre même d'un article récent et fondamental de François Bédarida et Jean-Pierre Azéma, effort déjà commencé depuis une vingtaine d'années avec l'arrivée d'une nouvelle génération d'historiens « trop jeunes pour avoir été résistants », et l'intervention d'étrangers, comme le montre ici-même Jean-Marie Guillon. Nombre d'entre eux apportent, d'ailleurs, leur contribution à cet ouvrage. On notera que paradoxalement la commémoration du cinquantenaire, phénomène mémoriel s'il en est, a accéléré ce processus d'historisation grâce à la série de colloques organisés de 1993 à 1996, sous l'impulsion d'historiens d'Aix-en Provence, Besançon, Bruxelles, Dijon, Paris, Rennes et Toulouse.
   Pour avoir déjà assisté, au moins partiellement, à deux d'entre eux, je peux attester du renouvellement historiographique considérable actuellement en cours sur le sujet.

«L'histoire de la Résistance reste à faire», disent trop modestement les deux éditeurs, quelques pages plus loin. On s'apercevra, lorsque sera close cette belle série de rencontres, de l'apport de la dernière décennie.
Cette historisation, nous le savons bien, ne concerne pas le seul phénomène de la Résistance, mais la totalité de cette période difficile, de la Shoah à Vichy, ce dernier sujet étant de loin celui qui pose le plus de problèmes à notre mémoire nationale, comme l'ont bien montré les travaux de Rousso et Conan, et comme l'illustrent des réactions au discours récent du Président de la République, le 16 juillet 1995, pour la commémoration de la rafle du Vel'd'Hiv', rappelant opportunément ce qui pour tout historien est évident et parfaitement établi.
Le passage de la mémoire à l'histoire s'entend de plusieurs façons et c'est ce qui fait la richesse du livre. C'est d'abord l'accent mis sur des sujets et des thèmes négligés par la mémoire, trop sélective, et qui n'obéit pas à la logique d'une histoire devant se fixer comme objectif d'être globale. On y trouve ainsi les étrangers, et particulièrement les Espagnols longtemps méconnus, mais aussi la «question juive», véritablement occultée pendant plus de vingt ans, qu'il s'agisse du rapport entre la Résistance et le sort des juifs ou de la résistance juive en elle-même.
Toute la seconde partie sur la diversité des débuts relève entièrement de ce processus d'historisation, la mémoire préférant en ce domaine les apogées et les brillants moments de la Libération. Chemin faisant, les divers auteurs traquent les légendes et les simplifications, quand ils n'attirent pas l'attention sur des groupes injustement sous-estimés, car on simplifie toujours, et je songe ici aux résistants catholiques précoces, desservis par l'attitude générale des autorités ecclésiastiques.
Le travail historique, au-delà de l'événementiel et de l'anecdote, c'est aussi l'effort pour établir une typologie ou mettre à jour une nouvelle documentation permettant de nuancer les analyses.
Mais sur ce point, l'ouvrage va plus loin encore : on sait à quel point les historiens, français en particulier, répugnent à la théorie. On saura gré à R.H. Kedward et à François Bédarida d'avoir vigoureusement enfreint ce tabou, le premier en montrant la nécessité d'une vision anthropologique du phénomène, Le second en n'hésitant pas à recourir largement à l'analyse weberienne de l'idéaltype et - rassurons les empiriques - tout en restant parfaitement enraciné dans la réalité. C'est ainsi qu'il explique comment la Résistance est devenue mythe parce que «L'universalisme se combine avec l'historicité».
Parmi les quatre éléments de l'idéaltype, François Bédarida relève la mémoire didactique. Nous voilà à nouveau renvoyé au thème du livre sous une autre forme, la mémoire comme objet historique dans l'analyse du phénomène de la Résistance. Objet privilégié, tant pour comprendre La Résistance que le fonctionnement de toute mémoire, celle-ci intervient de deux façons : avant même d'être transmission didactique, elle est source de l'engagement résistant. L'exemple le plus démonstratif est celui des protestants, mais il peut être généralisé comme on le voit aussi bien chez les Audois républicains, les Belges marqués par le souvenir de la Grande Guerre ou les militants germanophobes de Défense de la France. À plus forte raison, mesure-t-on la force des diverses traditions fondées chacune sur des mémoires spécifiques à propos des valeurs de la Résistance. Sans mémoire, pas de résistance, car ici la mémoire est protection vers l'avenir.
Pour la mémoire didactique, François Bédarida distingue à juste titre la transmission d'une tradition à partir des gardiens de la mémoire que sont les résistants eux-mêmes et une mémoire plus institutionnelle et nationale, particulièrement instrumentalisée comme le révèle l'exemple de Lean Zay.
Jean-Pierre Vernant reprend la même distinction, en y ajoutant malicieusement une troisième, celle des historiens, pour bien rappeler qu'il s'agit aussi pour eux comme pour les autres d'une construction qui se modifie, qui peut être instrumentalisée, mais d'une autre façon, dans le cadre de leur milieu et de leur association. De même indique-t-il qu'opposer radicalement documents et témoignages « méthodologiquement soulève des difficultés ».


Juste retour des choses, après avoir jugé, les historiens sont jugés, mais selon leurs propres critères, ce qui n'a rien de surprenant puisque Vernant appartient à la corporation, dans un secteur bien éloigné, l'Antiquité !
Il fallait sans doute un homme qui a fait de l'histoire dans les deux acceptions du terme, l'action et l'écriture, pour amorcer ainsi la réconciliation entre acteurs-témoins et historiens. Car c'est bien cela qui apparaît dans l'analyse de notre ami. On ne manquera pas d'être en effet frappé de la convergence de son propos avec celui de François Bédarida : «Cette réalité du vécu, cette résurrection de la vie - dans le sillage de Michelet - il ne faut jamais la réduire au nom de la scientificité et du rationnel», écrit ce dernier, tandis qu'inversement, Vernant, après avoir rappelé la célèbre formule de Marc Bloch, selon laquelle l'historien devait toujours être «à l'affût de la chair humaine», conclut que l'historien en quête de vérité, n'a pas pour but «d'écrire un roman historique» et doit obéir à des règles techniques strictes. Convergence aussi avec les éditeurs de cet ouvrage, n'hésitant pas à citer le poète René Char, parlant «d'une histoire une et multiple d'hommes et de femmes définitivement marqués par le partage d'une expérience dont les historiens savent bien qu'une part reste et restera inaccessible».
Cette meilleure compréhension de la nécessaire articulation entre Mémoire et Histoire est l'un des apports les moins visibles, mais les plus significatifs de ce livre, et non du colloque lui-même.
Serge Ravanel rappelle les griefs des acteurs vis-à-vis des historiens et Jean-Pierre Vernant fait allusion aux tensions entre les deux groupes, pendant certaines séances; celle qu'il présida ne fut pas aussi irénique qu'il le souhaitait. La tension subsista, comme elle avait existé dans le colloque que nous avions animé François Marcot et moi, à Besançon, sur les étrangers dans la Résistance, comme elle fut plus forte encore dans un débat tenu dans une belle ville de Midi-Pyrénées, il y a un an, et chacun pourrait donner d'autres exemples.
Quand on a assisté à certains débats, on comprend l'analyse de Pierre Laborie écrivant récemment : «La pratique systématique de la confrontation témoins-historiens, où l'on passait naïvement de l' individuel au collectif [ . . . ] est longtemps restée la règle sacrosainte des colloques consacrés à la Résistance. À un point tel que toute remise en cause du dogme est aujourd'hui a priori considérée comme suspecte.
Humainement passionnante, inconcevable en d'autres circonstances, la méthode a cependant montré ses limites sur le plan scientifique [. . .] ces grandes messes ont aussi amené des désappointements et entretenu les confusions habituelles de l'histoire pieuse. Elles ont pesé sur le choix des priorités dans les sujets à aborder, favorisé l'autocélébration, les piétinements et quelques dérobades (5)».
Peut-être est-ce un tournant et la fin d'un malentendu, dont ce livre est le premier signe écrit '? Dans les dernières rencontres auxquelles j'ai participé, à Rodez en mars comme à Besançon en juin, témoins-acteurs et historiens ont travaillé dans un climat apaisé. Les premiers semblent avoir finalement compris que la rigueur historique était le meilleur rempart contre les entreprises de mise en cause de la Résistance et les seconds, que pour traduire «la diversité extrême d'une aventure sans précédent dans ce pays», il fallait toujours revenir à la mémoire.
C'est dire que l'intérêt de cet ouvrage dépasse largement son objet étroit.
Il prouve, s'il en était besoin, que dans le domaine de l 'histoire du vingtième siècle, l'étude de la Résistance est un front pionnier, parce qu'elle est leçon de complexité jusque dans ses rapports avec notre présent le plus immédiat; elle oblige tout à la fois au plus fort engagement et à la plus grande distance, elle nécessite la chronologie la plus précise, l'établissement des faits le plus rigoureux, et la mise en perspective la plus large.
Établie dans le temps court, elle renvoie toujours à la longue durée des comportements et des attitudes. Elle doit être, en permanence, historisée, sans perdre sa force mémorielle. Lieu des contraires, elle conduit l' historien à l'insatisfaction et au sentiment de l'inachevé, ce qui est la meilleure chance pour la réussite d'un travail.
Et puis, derrière, il y a ces hommes et ces femmes qui ont su dire un jour non, et qui méritent une histoire à leur image, rigoureuse et exigeante, vivante et créative.

Philippe Joutard


  (I). Publié chez Gallimard en sept volumes, le premier en 1984, le dernier en 1992, mais l'entreprise avait été conçue bien avant.
(2). « Entre la mémoire et l'histoire », Les lieur de mémoire, I-La République, Gallimard, 1984 et « L'ère de la commémoration », 111 la f'rance-3. De l'archive à l’emblème, 1992, pp.977-1012.
(3), Esprit, janvier 1994, pp.1935. Tout le dossier sous le titre « Que reste-t-il de la Résistance ') » traite de cette question.
(4). H. Rousso, Le syndrome de Vichy, de 1944 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1987 et 1990, et Eric Conan et Henri Rousso, Vichy, un passé qui ne passe pal, Paris, Fayard, 1994, l'un prolongeant l'autre avec une bibliographie et une chronologie très éclairantes.
Peut-être est-ce un tournant et la fin d'un malentendu, dont ce livre est le premier signe écrit ? Dans les dernières rencontres auxquelles j' ai participé, à Rodez en mars comme à Besançon en juin, témoins-acteurs et historiens ont travaillé dans un climat apaisé. Les premiers semblent avoir finalement compris que la rigueur historique était le meilleur rempart contre les entreprises de mise en cause de la Résistance et les seconds, que pour traduire « la diversité extrême d'une aventure sans précédent dans ce pays », il fallait toujours revenir à la mémoire.
(5). P. Laborie. « Historiens sous haute surveillance », Esprit, janvier 1994, pp.45-46.


 

" Quatrième de couverture "

En France, à la différence des autres aspects de la période de guerre où la solidité des connaissances a progressé de façon spectaculaire au cours des dernières années, les travaux sur la Résistance marquent le pas. Les simplifications et les stéréotypes perdurent.
C'est une des raisons qui ont conduit des historiens à se mobiliser. Convaincus du rôle irremplaçable de la mémoire et de l'importance de ses enjeux, mais soucieux de ne pas entretenir de confusion entre commémoration et exigences de la recherche, ils jugent que l'histoire de la Résistance reste à faire et qu'il y a urgence. Quelques grandes priorités se détachent: forger des outils conceptuels, confronter les modèles - y compris étrangers - dans une démarche comparative, saisir le phénomène dans sa diversité, réfléchir sur les liens entre population et Résistance, retrouver les systèmes de représentations mentales, élargir les analyses au-delà des seuls appareils ou centres de décision.
Les textes réunis dans ce volume se situent dans ces perspectives. Ils font l'état des lieux et donnent une large place aux débuts de la Résistance, en particulier dans la France méridionale. Que ce soit à propos des formes d'engagement, de la formation des mouvements ou des réactions de divers milieux - immigrés, juifs, protestants, et bien d'autres - la tension entre Mémoire et Histoire parcourt le livre. Elle n'y est pas dialogue de sourds ou prétexte à suspicion rageuse, mais effort commun d'intelligence auquel participent de grands témoins comme Daniel Cordier, Serge Ravanel et Jean-Pierre Vernant.

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